Sa jeunesse forte et saine, ses beaux cheveux drus, son cou brun de paysanne, la simplicité honnête de ses yeux et de ses gestes francs, sans doute pensa-t-il que toutes ces choses-là se trouvaient déjà dans la petite fille qu'elle était sept ans plus tôt, et c'est ce qui le fit secouer la tête deux ou trois fois comme pour dire qu'elle n'était vraiment pas changée. Seulement il se prit à penser en même temps que c'était lui qui avait dû changer, puisque maintenant sa vue lui poignait le cœur.
Maria souriait, un peu gênée, et puis après un temps elle releva bravement les yeux et se mit à le regarder aussi.
Un beau garçon, assurément: beau de corps à cause de sa force visible, et beau de visage à cause de ses traits nets et de ses yeux téméraires... Elle se dit avec un peu de surprise qu'elle l'avait cru différent, plus osé, parlant beaucoup et avec assurance, au lieu qu'il ne parlait guère, à vrai dire, et montrait en tout une grande simplicité. C'était l'expression de sa figure qui créait cette impression sans doute, et son air de hardiesse ingénue.
La mère Chapdelaine reprit ses questions.
—Alors tu as vendu la terre quand ton père est mort, François?
—Oui. J'ai tout vendu. Je n'ai jamais été bien bon de la terre, vous savez. Travailler dans les chantiers, faire la chasse, gagner un peu d'argent de temps en temps à servir de guide ou à commercer avec les Sauvages, ça, c'est mon plaisir, mais gratter toujours le même morceau de terre, d'année en année, et rester là, je n'aurais jamais pu faire ça tout mon règne, il m'aurait semblé être attaché comme un animal à un pieu.
—C'est vrai, il y a des hommes comme cela: Samuel, par exemple, et toi, et encore bien d'autres. On dirait que le bois connaît des magies pour vous faire venir...
Elle secouait la tête en le regardant avec une curiosité étonnée.
—Vous faire geler les membres l'hiver, vous faire manger par les mouches l'été, vivre dans une tente sur la neige ou dans un camp plein de trous par où le vent passe, vous aimez mieux cela que faire tout votre règne tranquillement sur une belle terre, là où il y a des magasins et des maisons. Voyons, un beau morceau de terrain planche, dans une vieille paroisse, du terrain sans une souche ni un creux, une bonne maison chaude toute tapissée en dedans, des animaux gras dans le clos ou à l'étable, pour des gens bien gréés d'instruments et qui ont de la santé, y a-t-il rien de plus plaisant et de plus aimable?
François Paradis regardait le plancher sans répondre, un peu honteux peut-être de ses goûts déraisonnables.