La mère Chapdelaine, qui l'aimait et que l'idée de son labeur solitaire pour la bonne cause remplis sait d'ardente sympathie, prononça des paroles d'encouragement.

—Ça ne va pas si vite seul, c'est vrai; mais un homme seul se nourrit sans grande dépense, et puis votre frère Égide va revenir de la drave avec deux, trois cents piastres pour le moins, en temps pour les foins et la moisson, et si vous restez tous les deux icitte l'hiver prochain, dans moins de deux ans vous aurez unie belle terre.

Il approuva de la tête et involontairement son regard se leva sur Maria, impliquant que d'ici à deux ans, si tout allait bien, il pourrait songer peut-être...

—La drave marche-t-elle bien? demanda Esdras. As-tu des nouvelles de là-bas?

—J'ai eu des nouvelles par Ferdinand Larouche, un des garçons de Thadée Larouche de Honfleur, qui est revenu de La Tuque le mois dernier. Il a dit que ça allait bien; les hommes n'avaient pas trop de misère.

Les chantiers, la drave, ce sont les deux chapitres principaux de la grande industrie du bois, qui pour les hommes de la province de Québec est plus importante encore que celle de la terre. D'octobre à avril les haches travaillent sans répit et les forts chevaux traînent les billots sur la neige jusqu'aux berges des rivières glacées; puis, le printemps venu, les piles de bois s'écroulent l'une après l'autre dans l'eau neuve et commencent leur longue navigation hasardeuse à travers les rapides. Et à tous les coudes des rivières, à toutes les chutes, partout où les innombrables billots bloquent et s'amoncellent, il faut encore le concours des draveurs forts et adroits, habitués à la besogne périlleuse, pour courir sur les troncs demi-submergés, rompre les barrages, aider tout le jour avec la hache et la gaffe à la marche heureuse des pans de forêt qui descendent.

—De la misère, s'exclama Légaré avec mépris. Les jeunesses d'à présent ne savent pas ce que c'est que d'avoir de la misère. Quand elles ont passé trois mois dans les bois elles se dépêchent de redescendre et d'acheter des bottines jaunes, des chapeaux durs et des cigarettes pour aller voir les filles. Et même dans les chantiers, à cette heure, ils sont nourris pareil comme dans les hôtels, avec de la viande et des patates tout l'hiver. Il y a trente ans...

Il se tut quelques instants et exprima d'un seul hochement de tête les changements prodigieux qu'avaient amenés les années.

—Il y a trente ans, quand on a fait la ligne pour amener les chars de Québec, j'étais là, moué, et je vous dis que ça c'était de la misère. Je n'avais que seize ans, mais je bûchais avec les autres pour clairer la ligne, toujours à vingt-cinq milles en avant du fer, et je suis resté quatorze mois sans voir une maison. On n'avait pas de tentes non plus pendant l'été: rien que des abris en branches de sapin qu'on se faisait soi-même, et du matin à la nuit c'était bûche, bûche, bûche, mangé par les mouches et dans la même journée trempé de pluie et rôti de soleil.

«Le lundi matin on ouvrait une poche de fleur et on se faisait des crêpes plein un siau, et tout le reste de la semaine, trois fois par jour, pour manger, on allait puiser dans le siau. Le mercredi n'était pas arrivé qu'il n'y avait déjà plus de crêpes, parce qu'elles se collaient toutes ensemble; il n'y avait plus rien qu'un bloc de pâte. On se coupait un gros morceau de pâte avec son couteau, on se mettait ça dans le ventre et puis bûche et bûche encore!...