Trois ou quatre fois par jour, Maria ou Télesphore leur apportait un seau d'eau qu'ils cachaient sous des branches pour la conserver froide; et quand la chaleur, le travail et la poussière de foin leur avaient par trop desséché le gosier, ils allaient, chacun à son tour, boire aie grandes lampées d'eau et s'en verser sur les poignets on sur la tête.

En cinq jours, tout le foin fut coupé, et comme la sécheresse persistait, ils commencèrent au matin du sixième jour à ouvrir et retourner les veilloches qu'ils voulaient granger avant le soir. Les faux avaient fini leur besogne, et ce fut le tour des fourches. Elles démolirent les veilloches, étalèrent le foin au soleil, puis vers la fin de l'après-midi, quand il eut séché, elles l'amoncelèrent de nouveau en tas de la grosseur exacte qu'un homme peut soulever en une seule fois au niveau d'une haute charrette déjà presque pleine.

Charles-Eugène tirait vaillamment entre les brancards; la charrette s'engouffrait dans la grange, s'arrêtait au bord de la tasserie, et les fourches s'enfonçaient une fois de plus dans le foin durement foulé, qu'elles enlevaient en galettes épaisses, sous l'effort des poignets et des reins, et déchargeaient au côté.

À la fin de la semaine tout le foin était dans la grange, sec et d'une belle couleur, et les hommes s'étirèrent et respirèrent longuement comme s'ils sortaient d'une bataille.

—Il peut mouiller à cette heure, dit le père Chapdelaine. Ça ne nous fera pas de différence.

Mais il apparut que la période de sécheresse n'avait pas été exactement calculée à leurs besoins, car le vent continua à souffler du nord-ouest et les jours ensoleillés ne cessèrent pas de s'égrener, monotones.

Chez les Chapdelaine les femmes n'avaient pas à participer aux travaux des champs. Le père et ses trois grands fils, tous forts et adroits à la besogne, auraient suffi, et s'ils continuaient à employer Légaré et à lui payer un salaire, c'est qu'il avait commencé à travaille pour eux onze ans plus tôt, quand les enfants étaient tout jeunes, et ils le gardaient maintenant à moitié par habitude et à moitié parce qu'ils répugnaient à se priver des services d'un si terrible travailleur. Pendant le temps des foins Maria et sa mère n'eurent donc à faire que leur ouvrage habituel: la tenue de la maison, la confection des repas, la lessive et le raccommodage du linge, la traite des trois vaches et le soin des volailles, et une fois par semaine la cuisson du pain qui se prolongeait souvent tard dans la nuit.

Les soirs de cuisson, l'on envoyait Télesphore la recherche des boîtes à pain, qui se trouvaient invariablement dispersées dans tous les coins de la maison ou du hangar, parce qu'elles avaient servi tous le jours à mesurer l'avoine au cheval ou le blé d'Inde aux poules, sans compter vingt autres usages inattendus qu'on leur trouvait à chaque instant. Lorsqu'elles étaient toutes rassemblées et nettoyées, la pâte levait déjà, et les femmes se hâtaient de se débarrasser des autres ouvrages pour abréger leur veillée.

Télesphore avait fait brûler dans le foyer d'abord quelques branches de cyprès gommeux, dont la flamme sentait la résine, puis de grosses bûches d'épinette rouge qui donnaient une chaleur égale et soutenue. Quand le four était chaud, Maria y rangeait les boîtes pleines de pâte, et après cela il ne restait plus qu'à surveiller le feu et à changer les boîtes de place au milieu de la cuisson.

Le four avait été bâti trop petit cinq ans auparavant, et depuis la famille n'avait jamais manqué de parler toutes les semaines du four neuf qu'il était urgent de construire, et qui en vérité devait être commencé sans plus tarder; mais par une malchance sans cesse renouvelée, l'on oubliait à chaque voyage de faire venir le ciment nécessaire: de sorte qu'il fallait toujours deux et quelquefois trois fournées pour nourrir pendant une semaine les neuf bouches de la maison. Maria se chargeait invariablement de la première fournée; invariablement aussi, quand la deuxième fournée était prête et que la soirée s'avançait déjà, la mère Chapdelaine disait charitablement: