—Je les aimais bien tous les deux, a-t-elle avoué à Maria. Et je pense bien que c'était Zotique que j'aimais le mieux; mais il est parti faire la drave sur la rivière Saint-Maurice; il ne devait pas revenir avant l'été; alors Roméo m'a demandée et j'ai répondu oui. Je l'aime bien aussi.
Maria n'a rien dit; mais elle a songé qu'il devait y avoir des mariages différents de celui-là, et maintenant elle en est sûre. L'amitié que François Paradis a pour elle et qu'elle a pour lui, par exemple, est quelque chose d'unique, de solennel et pour ainsi dire d'inévitable, car il est impossible de concevoir comment les choses eussent pu se passer autrement, et cela va colorer et réchauffer à jamais la vie terne de tous les jours. Elle a toujours eu l'intuition confuse qu'il devait exister quelque chose de ce genre: quelque chose de pareil à l'exaltation des messes chantées, à l'ivresse d'une belle journée ensoleillée et venteuse, au grand contentement qu'apporte une aubaine ou la promesse sûre d'une riche moisson.
Dans le calme de la nuit le mugissement des chutes se rapproche et grandit; le vent du nord-ouest fait osciller un peu les cimes des épinettes et des sapins avec un grand mugissement frais qui est doux à entendre; plusieurs fois de suite, et de plus en plus loin, un hibou crie. Le froid qui précède l'aube est encore loin et Maria se trouve parfaitement heureuse de rester assise sur le seuil et de guetter la raie de lumière rouge qui vacille, disparaît et luit de nouveau au pied du four.
Il lui semble que quelqu'un lui a chuchoté longtemps que le monde et la vie étaient des choses grises. La routine du travail journalier, coupée de plaisirs incomplets et passagers; les années qui s'écoulent, monotones, la rencontre d'un jeune homme tout pareil aux autres, dont la cour patiente et gaie finit par attendrir; le mariage, et puis une longue suite d'années presque semblables aux précédentes, dans une autre maison. C'est comme cela qu'on vit, a dit la voix. Ce n'est pas bien terrible et en tout cas il faut s'y soumettre; mais c'est uni, terne et froid comme un champ à l'automne.
Ce n'est pas vrai, tout cela. Maria secoue la tête dans l'ombre avec un sourire inconscient d'extase, et songe que ce n'était pas vrai. Lorsqu'elle songe à François Paradis, à son aspect, à sa présence, à ce qu'ils sont et seront l'un pour l'autre, elle et lui, quelque chose frissonne et brûle tout à la fois en elle. Toute sa forte jeunesse, sa patience et sa simplicité sont venues aboutir à cela; à ce jaillissement d'espoir et de désir, à cette prescience d'un contentement miraculeux qui vient.
À la base du four la raie de lumière rouge vacille et s'affaiblit.
«Le pain doit être cuit!» se dit-elle.
Mais elle ne peut se résoudre à se lever de suite, craignant de rompre ainsi le rêve heureux qui ne fait que commencer.
VII
Septembre arriva, et la sécheresse bienvenue du temps des foins persista et devint une catastrophe. À en croire les Chapdelaine il n'y avait jamais eu de sécheresse comme celle-là, et chaque jour quelque raison nouvelle était suggérée, qui expliquait la sévérité divine.