La maison devint le centre du monde, et en vérité la seule parcelle du monde où l'on pût vivre, et plus que jamais le grand poêle de fonte fut le centre de la maison. À chaque instant, quelque membre de la famille allait sous l'escalier chercher deux ou trois bûches de cyprès le matin, d'épinette dans la journée, de bouleau le soir, et les poussait sur les braises encore ardentes. Lorsque la chaleur semblait diminuer, la mère Chapdelaine disait d'un ton inquiet:

—Ne laissez pas amortir le feu, les enfants!

Et Maria, Tit'Bé ou Télesphore ouvrait la petite porte du foyer, jetait un coup d'œil et s'en allait vers la pile de bois sans tarder.

Au matin, Tit'Bé sautait à bas de son lit longtemps avant le jour pour aller voir si les gros morceaux de bouleau avaient rempli leur office et brûlé toute la nuit; si par malheur le feu était amorti, il le rallumait aussitôt avec de l'écorce de bouleau et des branches de cyprès, entassait de grosses bûches sur la première flamme, et retournait en courant s'enfoncer sous les couvertures de laine brune et de catalogne pour attendre que la bonne chaleur eût de nouveau rempli la maison.

Dehors, le bois voisin et même les champs conquis sur le bois n'étaient plus qu'un monde étranger, hostile, que l'on surveillait avec curiosité par les petites fenêtres carrées. Parfois il était, ce monde, d'une beauté curieuse, glacée et comme immobile, faite d'un ciel très bleu et d'un soleil éclatant sous lequel scintillait la neige; mais la pureté égale du bleu et du blanc était également cruelle et laissait deviner le froid meurtrier.

D'autres jours le temps s'adoucissait et la neige tombait dru, cachant tout, et le sol, et les broussailles qu'elle couvrait peu à peu, et la ligne sombre du bois qui disparaissait derrière le rideau des flocons serrés. Puis le lendemain le ciel était clair de nouveau; mais le vent du nord-ouest soufflait, terrible. La neige soulevée en poudre traversait les brûlés et les clairières par rafales et venait s'amonceler derrière tous les obstacles qui coupaient le vent. Au sud-est de la maison elle laissait un gigantesque cône, ou bien formait entre la maison et l'étable des talus hauts de cinq pieds qu'il fallait attaquer à la pelle pour frayer un chemin; au lieu que du côté d'où venait le vent le sol était gratté, mis à nu par sa grande haleine incessante.

Ces jours-là les hommes ne sortaient guère que pour aller soigner les animaux et rentraient en courant, la peau râpée par le froid, humide des cristaux de neige qui fondaient à la chaleur de la maison. Le père Chapdelaine arrachait les glaçons formés sur sa moustache, retirait lentement son capot doublé en peau de mouton, et s'installait près du poêle avec un soupir d'aise.

—La pompe ne gèle pas? demandait-il. Y a-t-il bien du bois dans la maison?

Il s'assurait que la frêle forteresse de bois était pourvue d'eau, de bois et de vivres, et s'abandonnait alors à la mollesse de l'hivernement, fumant d'innombrables pipes, pendant que les femmes préparaient le repas du soir. Le froid faisait craquer les clous dans les murs de planches avec des détonations pareilles à des coups de fusil; le poêle bourré de merisier ronflait; au dehors le vent sifflait et hurlait comme la rumeur d'une horde assiégeante.

—Il doit faire méchant dans le bois! songeait Maria.