Bientôt Tit'Bé sauta à bas de son lit pour mettre du bois dans le poêle; par une sorte de pudeur Maria se détourna et cacha son chapelet sous les couvertures tout en continuant à prier. Le poêle ronfla; Chien retourna à sa place ordinaire, et pendant une demi-heure encore tout fut immobile dans la maison, sauf les doigts de Maria, qui comptaient les grains de buis, et sa bouche qui priait avec l'assiduité d'une ouvrière à sa tâche.
Puis il fallut se lever, car le jour venait, préparer le gruau et les crêpes pendant que les hommes allaient à l'étable soigner les animaux, les servir quand ils revinrent, laver la vaisselle, nettoyer la maison. Tout en vaquant à ces besognes, Maria ne cessa pas d'élever à chaque instant un peu plus haut vers le ciel le monument de ses Ave, mais elle ne pouvait plus se servir de son chapelet, et il lui était difficile de compter avec exactitude. Quand la matinée fut plus avancée pourtant elle put s'asseoir près de la fenêtre, car nul ouvrage urgent ne pressait, et poursuivre sa tâche avec plus de méthode.
Midi! Trois cents Ave déjà. Ses inquiétudes se dissipèrent, car elle se sentait presque sûre maintenant d'achever à temps. Il lui vint à l'esprit que le jeûne serait un titre de plus à l'indulgence divine et pourrait raisonnablement transformer son espoir en certitude: elle mangea donc peu, se privant des choses qu'elle aimait le plus.
Pendant l'après-midi elle dut travailler au maillot de laine qu'elle voulait offrir à son père pour le jour de l'An, et bien qu'elle continuât à murmurer sans cesse sa prière unique, la besogne de ses doigts parut la distraire un peu et la retarder; puis ce fut les préparatifs du souper, qui furent longs; enfin Tit'Bé vint faire radouber ses mitaines, et pendant ce temps les Ave n'avancèrent que lentement, par à-coups, comme une procession que des obstacles sacrilèges arrêtent.
Mais quand le soir fut venu, toute la besogne du jour achevée et qu'elle put retourner à sa chaise près de la fenêtre, loin de la faible lumière de la lampe, dans l'ombre solennelle, en face des champs parquetés d'un blanc glacial, elle reprit son chapelet, et se jeta dans la prière avec exaltation. Elle était heureuse que tant d'Ave restassent à dire, puisque la difficulté et la peine ne donnaient que plus de mérite à son entreprise, et même elle eût souhaité pouvoir s'humilier davantage et donner plus de force à sa prière en adoptant quelque position incommode ou pénible, ou par quelque mortification.
Son père et Tit'Bé fumaient, les pieds contre le poêle; sa mère cousait des lacets neufs à de vieux mocassins en peau d'orignal. Au dehors la lune se leva, baignant de sa lumière froide la froideur du sol blanc, et le ciel fut d'une pureté et d'une profondeur émouvantes, semé d'étoiles qui ressemblaient toutes l'étoile miraculeuse d'autrefois.
«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...»
À force de répéter très vite la courte prière elle finissait par s'étourdir et s'arrêtait quelquefois, l'esprit brouillé, ne trouvant plus les mots si bien connus. Cela ne durait qu'un instant: elle fermait les yeux, soupirait, et la phrase qui revenait de suite à sa mémoire et que sa bouche articulait sortait de la ronde machinale et se détachait, reprenant tout son sens précis et solennel.
«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...»
Une fatigue pesa sur ses lèvres à la longue, et elle ne prononça plus les mots sacrés que lentement et avec plus de peine; mais les grains du chapelet continuèrent à glisser sans fin entre ses doigts, et chaque glissement envoyait l'offrande d'un Ave vers le ciel profond, où Marie pleine de grâce se penchait assurément sur son trône, écoutant la musique des prières qui montaient et se remémorant la nuit bienheureuse.