—Je ne sais pas quoi vous dire... Vous avez toujours vécu par icitte et vous ne pouvez pas vous figurer comment c'est ailleurs, et je ne suis pas capable de vous le faire comprendre rien qu'en parlant. Mais je vous aime, Maria, je gagne de bonnes gages et je prends pas un coup jamais. Si vous voulez bien me marier comme je vous le demande, je vous emmènerai dans des places qui vous étonneront; de vraies belles places pas en tout comme par icitte, où on peut vivre comme du monde, et faire un règne heureux.
Maria resta muette, et pourtant chacune des phrases de Lorenzo Surprenant était venue battre son cœur comme une lame s'abat sur la grève. Ce n'étaient point les protestations d'amour qui la touchaient, encore quelles fussent sincères et honnêtes, mais les descriptions par lesquelles il cherchait à la tenter. Il n'avait parlé que de plaisirs vulgaires, de mesquins avantages de confortable ou de vanité; mais considérez que ces choses étaient les seules qu'elle pût comprendre avec exactitude, et que tout le reste—la magie mystérieuse des cités, l'attirance d'une vie différente, inconnue, au centre même du monde humain et non plus sur son extrême lisière—n'avait que plus de force de rester ainsi impalpable et vague, pareil à une grande clarté lointaine.
Tout ce qu'il y a de merveilleux, d'enivrant, dans le spectacle et le contact des multitudes; toute la richesse fourmillante de sensations et d'idées qui est l'apanage pour lequel le citadin a troqué l'orgueil âpre de la terre, Maria pressentait tout cela confusément, comme une vie nouvelle dans un monde nouveau, une glorieuse métempsycose dont elle avait la nostalgie d'avance. Mais surtout elle avait un grand désir de s'en aller.
Le vent soufflait de l'est et chassait devant lui une armée de nuages tristes chargés de neige. Ils défilaient comme une menace au-dessus du sol blanc et des bois sombres; le sol semblait attendre une autre couche à son linceul, et les sapins, les épinettes, les cyprès, serrés les uns contre les autres, n'oscillaient pas, figés dans cet aspect de grande résignation qu'ont les arbres aux troncs droits. Les souches émergeaient de la neige comme des épaves. Rien dans le paysage ne parlait d'un printemps possible ni d'une saison future de chaleur et de fécondité; c'était plutôt un pan de quelque planète déshéritée où ne régnait jamais que la froide mort.
Ce froid, cette neige, cette campagne endormie, l'austérité des arbres sombres, Maria Chapdelaine avait connu cela toute sa vie; et maintenant pour la première fois elle y songeait avec haine et avec crainte. Quels paradis ce devaient être ces contrées du sud où l'hiver était fini en mars et où dès avril les feuilles se montraient? Au plus fort de l'hiver l'on pouvait marcher sur les chemins sans raquettes, sans fourrures, loin des bois sauvages. Et dans les villes, les rues...
Des questions tremblèrent sur ses lèvres. Elle eût voulu savoir s'il y avait de hautes maisons et des magasins des deux côtés de ces rues, sans interruption, comme on le lui avait dit, si les chars électriques marchaient toute l'année; si la vie était bien chère... Et des réponses à toutes ces questions n'eussent satisfait qu'une petite partie de sa curiosité émue et laissé subsister presque tout le vague merveilleux du grand mirage.
Elle demeura silencieuse, pourtant, craignant de rien dire qui ressemblât à un commencement de promesse. Lorenzo la regarda longuement tout en marchant à côté d'elle sur la neige, et il ne devina rien de ce qui se passait dans son cœur.
—Vous ne voulez pas, Maria? Vous n'avez pas d'amitié pour moi, ou bien c'est-il que vous ne pouvez pas vous décider encore?
Comme elle ne répondait toujours pas, il s'accrocha à cette dernière supposition par peur d'un refus définitif.
—Vous n'avez pas besoin de dire oui de suite, bien sûr! Il n'y a guère longtemps que vous me connaissez... Seulement pensez à ce que je vous ai dit. Je reviendrai, Maria. C'est un grand voyage, et qui coûte cher; mais je reviendrai. Et si vous pensez assez, vous verrez qu'il n'y a pas un garçon dans le pays avec qui vous pourriez faire un règne comme vous ferez avec moi, parce que si vous me mariez nous vivrons comme du monde, au lieu de nous tuer à soigner des animaux et à gratter la terre dans des places désolées...