Elle ne pouvait se résoudre encore à se dire: «Je vais épouser Lorenzo Surprenant.» Mais en vérité son choix était fait. Le norouâ meurtrier qui avait enseveli François Paradis sous la neige, au pied de quelque cyprès mélancolique, avait fait sentir à Maria du même coup toute la tristesse et la dureté du pays qu'elle habitait et lui avait inspiré la haine des hivers du Nord, du froid, du sol blanc, de la solitude, des grandes forêts inhumaines où tous les arbres ont l'aspect des arbres de cimetière. L'amour—le vrai amour—avait passé près d'elle... Une grande flamme chaude et claire qui s'était éloignée pour ne plus revenir. Il lui était resté une nostalgie et, maintenant, elle se prenait à désirer une compensation et comme un remède, l'éblouissement d'une vie lointaine dans la clarté pâle des cités.

XIV

Un soir d'avril la mère Chapdelaine refusa de se mettre à table avec les autres à l'heure du souper.

—J'ai mal dans le corps et je n'ai pas faim, dit-elle. Je pense que je me suis forcée en levant la poche de fleur aujourd'hui pour faire le pain; maintenant je sens quelque chose dans le dos qui me tire... et je n'ai pas faim.

Personne ne répondit rien. Les gens qui vivent d'une vie facile sont prompts à s'inquiéter dès que chez l'un d'entre eux le mécanisme humain se dérange; mais ceux qui vivent sur la terre en sont venus à trouver presque naturel que parfois leur dur métier les surmène et que quelque fibre de leur corps se rompe. Pendant que le père et les enfants mangeaient, la mère Chapdelaine resta immobile sur sa chaise, près du poêle. Elle haletait un peu et sa figure grasse s'altérait.

—Je vas me coucher, dit-elle bientôt. Une bonne nuit et demain matin je serai correcte, certain! Tu guetteras la cuite, Maria.

Le lendemain, en effet, elle se leva à son heure ordinaire; mais quand elle eut préparé la pâte pour les crêpes, la peine la terrassa et elle dut s'allonger de nouveau. Près du lit elle s'arrêta un instant, se tenant les reins des deux mains et s'assura que la besogne du jour serait faite.

—Tu donneras à manger aux hommes, Maria. Et ton père t'aidera à tirer les vaches si tu veux. Je ne suis bonne à rien ce matin.

—C'est bon, sa mère; c'est bon, répondit Maria. Reposez-vous tranquillement; nous n'aurons pas de misère.

Pendant deux jours elle resta couchée, surveillant de son lit toute la vie domestique, donnant des conseils.