FÉLIX—Bon, c'est cela. C'est comme cela qu'il faut les recevoir les voleurs. La reine va vous donner une médaille à tous quand je lui aurai raconté cela. Allons, criez tous avec moi, là: Vive la Reine d'Angleterre! . . . (Personne ne dit rien.) Bon, c'est ça! bravo! bravissimo! . . . Dites donc, qu'est devenu le foin du gouvernement? tonnerre! je ne suis pas gouverneur pour rien, moi, il faut que j'en aie ma part. En attendant, je vais le vendre à l'encan . . . Approchez tous. (Il monte sur un siège.) Nous allons mettre à l'enchère les cinq cent mille meules de foin qui vont arriver ce matin dans le port. Ah! c'est ça qu'est du foin, par exemple! du foin qui n'est pas de paille! . . . du vrai foin! du foin en peinture! . . .

(Toutes ces extravagances et celles qui suivent sont interrompues à chaque instant par le rire des prisonniers parmi lesquels Toinon se distingue par ses éclats.)

BÉCHARD—Mais c'est-il tout de bon qu'il serait devenu fou!

TOINON—C'te d'mande! . . . que j'dois en avoir encore une côte de cassée en queuque part . . .

FÉLIX—Silence, vous autres! Si vous ne vous tenez pas tranquilles, je vous mets tous à la porte et je fais mon encan tout seul. (À Béchard.) Ah! tandis que j'y pense, mon bedeau, fais-moi chauffer une tassée d'eau sur le poêle. Il faudra que je dise ma messe tout à l'heure. (À deux autres prisonniers.) Vous autres, vous serez mes acolytes; je vous donnerai cent piastres par jour . . . Ah! vous n'avez pas affaire à un gredin, allez; l'argent du gouvernement, on n'y regarde pas . . . Et puis après la messe, comme j'aime que mes employés aient du plaisir, je vous mènerai tous à la chasse à la baleine et à la pêche à l'ours! . . .

TOINON—A la pêche à l'ours! . . . Il appelle ça du plaisir.

FÉLIX—Mais avant de dire la messe, il faut que je publie les bans! Écoutez bien. Il y a promesse de mariage entre Félix Poutré, fils majeur d'Ignace Poutré et de Charlotte Descarreau, de cette paroisse, d'une part, et . . . la Reine d'Angleterre, d'autre part . . . Ceux qui connaissent quelque empêchement à ce mariage, qu'ils y viennent s'ils veulent se faire assommer! . . . on recommande à vos prières Louis-Joseph Papineau, le docteur Chénier, le docteur Côte, le docteur Nelson, le docteur . . . Arnoldi, et tous les docteurs . . . et toute la canaille de cette paroisse. Mes frères, j'ai une grande nouvelle à vous apprendre. J'ai été choisi par le Tout-Puissant pour accomplir de grandes choses. Il m'a envoyé pour faire la guerre au diable. Je me suis battu avec lui, et je l'ai tué . . . et je vous tuerai tous aussi, vous autres, si vous ne prenez pas garde à vous! . . . C'est le bonheur que je vous souhaite de tout mon coeur, ainsi soit-il! (À Béchard.) As-tu fait chauffer l'eau pour la messe mon bedeau?

BÉCHARD—Oui.

FÉLIX—Bien, à l'asperges! (Il trempe son mouchoir dans l'eau bouillante et en jette sur les prisonniers qui se sauvent en criant.)

LES PRISONNIERS—Aïe! aïe! . . . Damné fou! il nous ébouillante! . . .