[3] Sur cette question des noms, plus importante qu’elle n’en a l’air, je me permets de renvoyer aux considérations que j’ai présentées dans mon Histoire d’Autriche, p. 610, 611. M. Élisée Reclus est le premier géographe français qui se soit occupé de rétablir les noms propres sous leur forme réelle. M. le commandant Niox a suivi son exemple dans son excellente carte de l’Allemagne et de l’Europe centrale (Paris, Dumaine, 1882).

Le touriste en quête de pittoresque peut se contenter d’un court séjour à Lublania. La ville est construite au milieu de la plaine fertile qu’entourent les masses du Triglav et des Karavanke. Elle est dominée par une colline à pic, surmontée d’un château sans caractère qui sert aujourd’hui de prison. Elle ne possède aucun monument vraiment remarquable ; les églises en style jésuite, ruisselantes de dorures, sont d’un fort mauvais goût. L’hôtel de ville et quelques palais aristocratiques sont d’une architecture rococo lourde et disgracieuse. Le plus joli endroit de la ville, c’est la place du Congrès (Kongresni terg), ainsi nommée en souvenir de la réunion réactionnaire de 1823. Cet événement est le plus intéressant dont Laybach ait été le théâtre ; elle n’a pour ainsi dire point d’histoire, encore qu’elle prétende avoir remplacé l’ancienne Hémona, construite au temps jadis par les Argonautes. La place est plantée de beaux ombrages et ornée d’un buste de Radetzky, le fameux général qui fut jadis si populaire en Autriche. En dehors de la ville, de vertes allées de marronniers conduisent à un parc charmant, une espèce de petite Suisse, toute verdoyante, qui est l’abri favori des bons bourgeois pendant l’été. Tout cela est calme, frais, riant, et, comme on dit en allemand d’un mot intraduisible, gemüthlich. Laybach, entrevue au passage, a l’air d’une ville de rentiers. La vie morale du pays ne se révèle qu’à un observateur attentif. Je parlerai tout à l’heure des documents précieux que renferme sa bibliothèque. Les archéologues feront bien de ne pas négliger le musée ; il possède une admirable collection d’antiquités lacustres et romaines, notamment une statue en bronze doré, l’une des plus rares en ce genre. Le conservateur actuel, M. Dezman, l’entretient avec un zèle des plus louables et en fait les honneurs avec une exquise courtoisie.

Ce qui m’intéresse ici, c’est l’étude de la vie politique et intellectuelle du peuple slovène, c’est la recherche des souvenirs qu’a laissés dans ce peuple la domination napoléonienne. J’ai pour me guider dans cette double étude des ciceroni aimables et intelligents ; un avocat, M. Zarnik ; un professeur au gymnase, M. Pletersnik ; un député au parlement de Vienne, M. le docteur Vosniak ; le joupan ou maire de la ville, un patriote très-slave malgré son origine italienne, M. Graselli ; le rédacteur de la Nation slovène, M. Zeleznikar. Si vous avez jamais cru que la Carniole était un pays allemand, remarquez en passant, je vous prie, combien tous ces noms sont peu germaniques.

Au moment de mon arrivée, la bonne ville de Laybach était dans la joie ; les dernières élections municipales avaient enfin donné la majorité aux Slovènes. Le maire, l’adjoint, étaient Slovènes, les délibérations du conseil étaient enfin tenues et rédigées en langue nationale, quitte, bien entendu, à laisser aux membres de la minorité allemande le droit de s’exprimer en leur idiome ; les plaques des rues et des places publiques étaient encore rédigées dans les deux langues ; mais on se proposait bien, à la première occasion, de les remplacer par des plaques en pur slovène, afin d’attester à tout venant que la nationalité dominante avait enfin reconquis sa ville. Les Slovènes, ainsi que je l’ai fait remarquer plus haut, étaient représentés à Vienne par quatorze députés qui s’efforçaient, d’accord avec les Tchèques, les Dalmates et les Polonais, de faire prévaloir cette justice entre toutes les nationalités, qui devrait être la base même de l’État autrichien. (Justitia erga omnes nationes est fundamentum Austriæ.) Ils n’y sont pas encore complétement arrivés.

En Carniole, par exemple, dans les tribunaux, l’allemand a encore la prétention de se substituer à l’idiome indigène, même quand il n’est compris par aucune des deux parties. J’ai assisté à Laybach à une audience de justice de paix ; les débats avaient lieu en langue slovène, mais les protocoles étaient rédigés en allemand. Malgré les instructions formelles du ministre de la justice, certains tribunaux où les Allemands sont en majorité persistent à repousser les requêtes qui leur sont adressées en slovène. Une fois qu’on a pris des habitudes de domination, il est à la fois dur et difficile d’y renoncer. Ces abus se commettent en violation d’une des lois organiques de l’empire : « Tous les peuples de l’État autrichien sont sur le pied d’égalité, et chaque peuple en particulier a droit à ce que l’inviolabilité de sa nationalité et de son idiome soit garantie. L’égalité de tous les idiomes usités dans l’empire pour les écoles, l’administration et la vie publique est reconnue par l’État. » (Article 19 de la loi organique du 21 décembre 1867.) Ce qu’il y a de curieux, c’est que cette loi est précisément contre-signée par M. le comte Taaffe, qui est aujourd’hui le chef conciliant et libéral du cabinet cisleithan. Mais pour obliger tous les Allemands à respecter une loi d’équité, M. Taaffe serait obligé de recourir à des mesures de rigueur. Les Allemands crieraient à l’oppression, invoqueraient le secours de leurs frères de l’empire. Force est donc de prendre patience et de faire semblant de fermer les yeux. En attendant, des haines accumulées fermentent au cœur des Slaves, et il ne faudra pas s’étonner si on les voit un jour éclater.

Le même article 19 dit dans son dernier paragraphe : « Dans les pays où il existe différentes nationalités, les établissements publics d’éducation doivent être organisés de manière que, sans être contraints d’apprendre une seconde langue du pays, chaque nationalité ait dans sa propre langue tous les moyens nécessaires d’instruction. » Cette disposition est appliquée en Carniole d’une façon plus libérale que les précédentes. Dans les écoles primaires et les gymnases, l’enseignement se donne en slovène ; l’allemand y joue d’ailleurs un rôle, et cela dans l’intérêt même des élèves.

L’instruction publique, l’administration, les tribunaux, dépendent du gouvernement central et portent naturellement une empreinte plus ou moins profonde de germanisme. En revanche, la presse est indépendante ; c’est la manifestation sociale qui permet de juger le mieux la vigueur d’une nationalité. En Italie, par exemple, vous trouvez de nombreux dialectes, mais une langue unique. Sauf quelques feuilles populaires, les journaux de Venise ou de Naples sont imprimés dans le même idiome que ceux de Florence ou de Turin. En Autriche, au contraire, chaque groupe ethnographique atteste son existence par une presse nationale. A Laybach, par exemple, le gouvernement entretient un journal officiel en allemand, la Laybacher Zeitung ; mais tous les journaux indépendants sont en slovène ; il n’y aurait point d’abonnés pour les feuilles allemandes. La plus importante du pays est un journal quotidien, le Slovenski Narod (la Nation slovène). Il tire à mille exemplaires et fait ses frais, grâce à des annonces assez abondantes. Une revue populaire, Novice, fondée il y a bientôt quarante ans, par le célèbre patriote Bleiveis, est écrite surtout en vue des gens du peuple et des paysans. Une revue littéraire, Zvon (la Cloche), fort agréablement rédigée, tire à huit cents exemplaires. On compte, en somme, à Laybach, une dizaine de journaux slovènes, dont un humoristique. Il en paraît une dizaine d’autres dans les provinces de même langue, depuis Trieste jusqu’à Klagenfurt (Celovec).

Le théâtre est encore fréquenté l’hiver par des troupes dramatiques allemandes ; mais on commence à y donner des représentations en slovène. Il se publie depuis quelques années une bibliothèque dramatique qui compte déjà une cinquantaine de volumes. Le principal éditeur littéraire, c’est la société appelée Matiça slovenska[4]. Elle a été fondée en 1864, sur le modèle des institutions de ce genre qui existaient déjà à Novi Sad (Hongrie) pour les Serbes, à Agram pour les Croates, à Prague pour les Tchèques. Ce sont tout simplement des associations composées d’un certain nombre de membres qui s’engagent à payer annuellement une somme déterminée et qui reçoivent en échange de leur souscription un certain nombre de volumes. La Matiça slovène compte aujourd’hui plus de quinze cents membres ; mais comme elle vend également ses publications aux non-souscripteurs, elles atteignent un tirage d’environ deux mille exemplaires. Depuis 1867, la Matiça publie un annuaire intéressant qui renferme des travaux de science vulgarisée, d’histoire et d’imagination. Elle y a joint des publications indépendantes, des manuels à l’usage des écoliers, des grammaires des idiomes slaves, etc. A côté de la Matiça existe une institution d’un caractère plus populaire, l’association de Saint-Hermagoras (Druzba svetoga Mohora), qui a son siége à Klagenfurt. Moyennant une contribution annuelle d’un florin (deux francs au cours actuel), elle distribue à ses membres six volumes par an, dont deux de piété, quatre de science vulgarisée ou d’imagination. Elle compte aujourd’hui plus de vingt-cinq mille sociétaires. Enfin la Matiça musicale s’occupe surtout de répandre la musique populaire. Une étude détaillée des principaux représentants de la littérature slovène sortirait du cadre de cette esquisse. Elle a produit notamment des poëtes fort distingués, et dont les œuvres mériteraient un examen particulier.

[4] Matiça, mère des abeilles.

Ce qui caractérise le peuple slovène, c’est son profond attachement au catholicisme. Parmi les livres traduits, le plus grand nombre appartient à cette littérature mystique qui fleurit en France, en Belgique et dans l’Allemagne méridionale. Il n’y a guère que quinze mille Slovènes qui appartiennent à la religion réformée. La Slovénie a été cependant au seizième siècle l’un des pays slaves où la Réforme fut le mieux accueillie. Il y eut alors toute une littérature religieuse protestante dont les publications, imprimées tour à tour à Urach (Wurtemberg), à Tubingue, à Laybach, à Wittenberg, sont de véritables chefs-d’œuvre typographiques. La bibliothèque publique de Laybach en possède une collection à peu près complète. Elle possède aussi les livres et les manuscrits du grand slaviste Kopitar, qui était d’origine slovène, comme son illustre compatriote M. Miklosich.