Quelles figures choisir de préférence dans une galerie si abondante? Toutes vous appellent et vous retiennent par un trait charmant ou amusant de leur expressive physionomie. Voici la foule des personnages secondaires, de ceux que le peintre ne semble avoir effleurés de son pinceau qu'en passant et à la hâte; le coup de pinceau a été si net, le trait qu'il a tracé si décisif, qu'une physionomie paraît aussitôt, sourit ou grimace et s'anime. C'est le précepteur de Waverley, le respectable M. Pembroke, avec ses manuscrits destinés à «prémunir son cher élève contre des doctrines pernicieuses à l'Église et à l'État», et qu'il n'a d'ailleurs jamais pu faire accepter des éditeurs ignares et rétifs. C'est le bailly Mac Wheeble et la courbe que fait son épine dorsale lorsque son long propriétaire s'assied à table; Talbot et son aversion du mot mac; la tante Rachel et son ombrageuse pudeur qu'effarouche toujours le costume écossais; David Gellatley, le pauvre fou, avec ses citations de ballades comme réponses; le militaire-théologien Gilfillan, qui trouve Tobie et son chien païens et apocryphes; le même bailli Duncan Mac Wheeble, qui a la colique pour avoir fait passer tant d'argent d'Écosse en Angleterre pour le procès de son maître, le baron Bradwardine; le baron lui-même enfin avec sa douce manie de citations latines: «Je dis epulae et non prandium, le dernier mot n'étant fait que pour le peuple; epulae ad senatum, prandium vero ad populum attinet, dit Suetone»; et sa joie de toujours parler de la charte par laquelle David Ier érigea Tully-Veolan en baronnie franche «cum liberali potestate habendi curias et justitias, cum fossa et furca et saka et soka, et thol et theam et infangthief et outfangthief, sive hand habend, sive bah barand»; et surtout sa jalousie de l'insigne privilège de tirer les bottes royales.
Le jeune et fier Écossais qu'on nomme Quentin Durward n'a pas moins de saveur et de vivacité. Il chemine gaîment, avec l'insouciance de la vingtième année, «son élégante toque bleue, surmontée d'une branche de houx et d'une plume d'aigle», crânement posée sur l'oreille, hardi et la bouche fertile en propos de jeune homme.
«Si j'étais le roi de France,—dit-il précisément à l'ombrageux souverain qu'il ne connaît pas encore,—je ne me donnerais pas tant de peine pour placer autour de ma demeure des pièges et des trappes. Au lieu de cela, je tâcherais de gouverner si bien, que personne n'oserait en approcher avec de mauvaises intentions; et quant à ceux qui y viendraient avec des sentiments de paix et d'affection, plus le nombre en serait grand, plus j'en serais charmé.»
Le compagnon de l'Écossais regarda autour de lui d'un air alarmé, et lui dit: «Silence, sire varlet au sac de velours, silence! car j'ai oublié de vous dire que les feuilles de ces arbres ont des oreilles, et qu'elles rapportent dans le cabinet du roi tout ce qu'elles entendent.
«Je m'en inquiète fort peu, répondit Quentin Durward. J'ai dans la bouche une langue écossaise, et elle est assez hardie pour dire ce que je pense en face du roi Louis: que Dieu le protège! Et quant aux oreilles dont vous parlez, si je les voyais sur une tête humaine, je les abattrais avec mon couteau de chasse[17].»
[Note 17: Balfour de Burley, dans les Puritains d'Écosse, est une des figures les plus énergiques et les plus saisissantes de Walter Scott. Jamais le fanatisme n'avait été décrit avec cette netteté et cette vigueur.]
La même imagination, mais plus gracieuse et plus fraîche, anime et fait sourire les portraits des jeunes femmes, surtout des jeunes filles, fragiles créatures qu'on dirait échappées de l'imagination shakespearienne, si charmantes dans leur physionomie indécise et voilée quelquefois, plus souvent encore si en relief et si nette. Pour quelques pastels aux teintes effacées et douces, que de belles toiles vibrantes de lumière! Si Rose Bradwardine est un peu languissante, la vigoureuse, l'énergique et hautaine figure que celle de Flora Mac-Ivor! et la scène ravissante, lorsque près d'une cascade, non loin des bruyères, au milieu du plus romantique décor, la harpe dans les mains et sa belle chevelure noire flottant au vent, elle chante son «loyalisme» et son regret de ne pouvoir donner son coeur à Waverley! Où trouver enfin, dans notre littérature d'avant le romantisme, coquetterie plus mutine, espièglerie plus coquette, que l'espièglerie et la coquetterie de Catherine Seyton dans sa première conversation avec Roland Graeme? et les scènes d'amour entre Amy Robsart et Leicester n'ont-elles pas la noblesse et la suavité d'un tableau du Corrège?
Voilà, certes, bien des nouveautés, toutes fort importantes: Walter Scott en a cependant de plus importantes encore et de plus originales; et ce sont elles qui ont mis le comble à sa gloire et rendu son influence si décisive et si féconde. Nous voulons parler de ses personnages historiques. Le respect de l'histoire, le souci de la vérité générale, qu'après tout il n'a pas si mal observée, créaient autant de limites à cette fantaisie et à cette imagination qu'il laissait si agréablement se jouer dans la peinture des caractères qu'il inventait. Il est facile de montrer qu'en restant dans ces limites mêmes le grand peintre ne perdait rien de sa facilité et de son charme. Son Louis XI et sa Marie Stuart, —les seuls que nous examinerons, car il faut nous borner,—sont aussi vrais dans le roman que dans la plus exacte et la plus fidèle des histoires, et il est à peine besoin de dire qu'ils y sont singulièrement plus vivants.
Voici d'abord le roi de France dans son traditionnel costume,—jamais Walter Scott ne manque de décrire l'extérieur de ses personnages, nous verrons plus tard pourquoi,—son «vieil habit de chasse d'un bleu foncé, un gros rosaire d'ébène qui lui avait été envoyé par le grand-seigneur lui-même, avec une attestation prouvant qu'il avait servi à un ermite cophte du mont Liban, renommé par sa sainteté, le tour de son chapeau garni d'une douzaine au moins de petites images de saints en plomb». Il a le regard «perçant et majestueux», le front sillonné de rides et rien n'égale ses brusques éclats d'impatience et de colère. Dunois hésite à rapporter les paroles de l'ambassadeur de Bourgogne:
«Pâques-Dieu! s'écria le roi; qu'est-ce qui s'arrête ainsi dans ton gosier, Dunois? Il faut que ce Bourguignon t'ait parlé en termes de dure digestion.» Mais il se ravise aussitôt et malgré Dunois admet en sa présence l'insolent envoyé.