Il demandait d'abord à être véritablement traité pour lui-même, ce dont Vigny, malgré les apparences, s'était bien gardé. Ses Réflexions sur la vérité dans l'art nous inspirent tout de suite à cet égard une légitime défiance. La théorie qu'elles exposent est fort belle et fait le plus grand honneur à l'esprit le plus «penseur» assurément de la littérature romantique; elles ne pouvaient qu'être dangereuses pour le roman historique. On ne «choisit» pas, on ne «groupe» pas «autour d'un centre inventé», quand tous les personnages «choisis», quand le «groupe» lui-même et le «centre» sont rigoureusement historiques et éclairés jusque dans les moindres détails de la plus vive lumière. C'est une première raison, grave, d'insuccès. En voici une autre, tout aussi sérieuse.

On a reproché à Vigny d'avoir mis les personnages historiques au premier plan de son oeuvre. Le reproche est mérité. Qu'il soit d'importance et que cette méthode entraîne nécessairement avec elle les plus fâcheux inconvénients, nous y avons assez insisté dans la première partie de notre travail. Mieux vaut expliquer pourquoi M. le Grand, Richelieu, Louis XIII sont les protagonistes de Cinq-Mars, et comment il était impossible qu'ils ne le fussent pas.

Cinq-Mars est une oeuvre partiale et même une oeuvre violente. Ne l'en croyez qu'à demi, et, comme on dit, sous bénéfice d'inventaire, quand l'auteur vous annonce, un peu solennellement peut-être, «le spectacle philosophique de l'homme profondément travaillé par les passions de son caractère et de son temps». Que le roman ne nous donne pas quelque chose, en effet, de ce «spectacle philosophique», nous n'irons pas jusqu'à le prétendre. Mais ce qu'il nous donne assurément, et avec une netteté encore plus grande et avec une évidence qui serait difficilement plus forte, c'est le «spectacle» des antipathies, des colères et des haines irréductibles de M. le comte Alfred de Vigny, royaliste de naissance et de race, serviteur dévoué d'une monarchie défaillante, ayant parfaitement conscience que les jours en sont comptés, et gardant ses plus impitoyables, ses plus intransigeantes rancunes à ceux qui furent les premiers instruments, bien malgré eux, de cette décadence et de cette ruine.

Comprend-on maintenant que la nécessité de mettre cette idée dans tout son jour imposât à l'écrivain l'obligation d'amener Richelieu en pleine lumière? Celui qui prépara de si loin la Révolution française, en enlevant au trône l'appui naturel, héréditaire, de la noblesse, ne pouvait pas demeurer dans l'ombre. Et, en effet, le cardinal-ministre est éclairé de la plus brutale lumière. C'est le parti pris de tout faire voir, surtout les petitesses et les taches. L'acharnement ne saurait être plus ardent, la colère plus concentrée et plus énergique. Les phrases mordent, déchirent, déchiquètent; elles mettent ou croient mettre le grand homme d'État en lambeaux. A ces motifs de partialité et de haine, ajoutez l'indignation frémissante du gentilhomme qui voit la noblesse humiliée devant l'Église, et la crosse plus forte que l'épée, et soyez étonné que M. le Grand ait tant de séductions et «d'idées», génie malheureux, que de brutales circonstances ont tranché en pleine floraison; que Louis XIII ne nous soit présenté que comme la première victime de l'impérieux cardinal; et, enfin, que le grand ministre n'ait dû son élévation qu'à sa duplicité et à sa bassesse, et le succès de sa politique qu'à une hache et à un bourreau! A coup sûr c'est mal se préparer à écrire de bons romans historiques que de traiter l'histoire avec une partialité qui lui inflige de si étranges déformations.

Une autre raison, d'un ordre artistique, celle-ci, nous expliquera que dans ce genre Vigny n'aurait jamais guère remporté que des demi-succès, très probablement. Il n'avait pas de la réalité une vision assez puissante, et il interprétait les choses plutôt qu'il ne les décrivait. Sainte-Beuve l'a indiqué avec sa finesse ordinaire. «L'auteur ne voit la réalité qu'à travers un prisme de cristal qui en change le ton, la couleur, les lignes»; et il appelle cela une «transmutation de la vérité», comparant l'esprit de Vigny à ces «sources dites autrefois merveilleuses qui couvrent de sels brillants et à facettes tout ce qu'on y plonge». C'est en effet une nature trop aristocratique, un talent trop hautain, trop réservé, trop «secret». Il faut de préférence au récit, dans le roman historique, du mouvement, de la couleur, un entrain et une verve abondante et joyeuse; et ces qualités font par trop évidemment défaut à l'auteur de Cinq-Mars.

On le voit bien quand il s'essaie à faire dialoguer les gens du commun. Grandchamp est encore supportable; mais Laura a beau multiplier les Santa Maria et les Signor Jesu (dans le chapitre le Confessional), zézayer «le duzé di Mantoue» et gémir «Amore qui regna, amore!» et faire la coquette auprès du rude serviteur du Grand Écuyer, toutes ces minauderies ne sont guère naturelles et tout ce faux réalisme nous fait sourire. A plus forte raison Vigny sera-t-il insuffisant à nous traduire les paroles des foules, leur langue imagée, savoureuse, si expressive dans ses populacières vulgarités. La foule n'est pas encore entrée dans le roman historique français, et la tentative de Vigny n'a été qu'une tentative. Les vieilles femmes qui se communiquent leurs impressions sur les extraordinaires événements dont la ville de Loudun est le théâtre (la Rue), le jargon du père Guillaume Leroux (ibid.), les réflexions d'un groupe de bourgeois (le Martyre), l'enthousiasme de la foule à l'arrivée à Paris de M. le Grand (la Confusion), et enfin la scène à demi populaire de la place des Terreaux le jour de l'exécution (les Prisonniers), tout cela manque de naturel, de gaîté et de vie. Ce ne sont pas là les foules turbulentes, joyeuses, si animées et grouillantes, de Walter Scott, de Balzac, de Hugo ou de Dumas. Monsieur le Comte a beau s'érailler la voix et revêtir des habits d'ouvrier, comme Olivier d'Entraigues à Lyon, le 12 septembre 1642, il garde toujours «ses mains blanches», on voit trop vite que «ça n'a jamais travaillé», et, sous le grossier costume d'emprunt, le gentilhomme décèle encore par son allure toute la fière aristocratie de la race. De ce côté, le roman historique n'a pas encore commencé son apprentissage.

Douze ans après l'apparition de Cinq-Mars, Vigny méditait un nouveau roman. Il ne l'écrivit jamais, et il eut raison. Ce n'était point à lui qu'était réservée la gloire de donner un Walter Scott à la France, malgré les assurances de ses admirateurs. Trop de choses lui manquaient. Il était trop poète et trop philosophe. Peut-être aussi était-il venu trop tôt. Le roman historique n'en a pas moins reçu de lui des services considérables; et les erreurs mêmes de Vigny auront servi de leçons.

CHAPITRE III

De «Cinq-Mars» à la «Chronique de Charles IX».

De ces leçons le roman historique ne devait pas profiter tout d'abord. C'est ici une période fort peu intéressante de son histoire. Les oeuvres abondent, comme de raison; mais les belles oeuvres, ou même les oeuvres sérieuses et qui méritent un moment d'attention, y sont par contre fort rares. Les Chouans mis à part, elles ne vaudraient même pas d'être signalées, si nous ne considérions comme de notre devoir de tracer, au moins à larges traits, l'histoire du genre.