Le ravissement me tenait muet. Je me laissais aller comme aux fantaisies d'un rêve de bonheur.

—Voilà donc l'heureux séjour où je vivrai de mes rentes! continuait le brave Pratt; oui, mon bon ami, pendant que vous aurez le tracas d'exploiter le théâtre, moi je n'exercerai plus qu'en amateur, de temps à autre, pour divertir ma nouvelle famille. J'ai gardé dans ce but quelques-uns de mes anciens appareils…

Nous en étions là quand le coup de cloche annoncé retentit.

—Vite au salon! s'écria Pratt.

La famille, au grand complet, nous attendait.

—Voici l'honorable M. Nephtali Cripple, mon ami, mon successeur et notre premier témoin pour le jour du mariage, proclama l'excellent Pratt. Puis il me présenta son beau-père, ancien commerçant, sa belle-mère, laquelle, assurait-il galamment, n'avait que les qualités de remploi, son jeune beau-frère, étudiant en médecine, une toute ravissante belle-soeur encore enfant et, pour finir, sa charmante fiancée, qui me parut ce qui peut exister de plus séduisant dans le genre distingué.

Tous ces personnages, en dépit de leur haute situation, me faisaient l'accueil le plus chaleureux, ce n'étaient que poignées de mains, compliments de bienvenue, protestations d'amitié.

—Oui, chérissez-le comme il le mérite, mon brave Cripple, disait Pratt à chacun d'eux. Sans lui, vous le savez, je serais sous terre depuis longtemps.

—Oui, oui! pour les beaux yeux de cette dame que vous aviez si bien escamotée, minauda la fiancée avec une adorable petite moue de jalousie.

Pendant ces conversations, je me donnai le loisir d'examiner mes nouveaux amis et, tout à coup, il me sembla que ces bonnes et joviales figures ne m'étaient pas tout à fait inconnues; mes souvenirs ne me retraçaient rien de précis, je cherchais, puis une idée follement absurde se débrouilla dans ma cervelle.