L'invisible frémissement des fils électrisés transmettait tour à tour l'extatique résumé des sermons proférés dans les temples, le compte rendu compassé des réceptions officielles, et disait l'étincellement de soie et d'or des réunions mondaines, les divertissements intimes des fortunées familles et la splendeur des cadeaux ployant les branches des verts sapins de Noël illuminés devant les yeux éblouis des bébés. Puis c'était la peinture des plaisirs goûtés dans les centres populaires, tels que plantureuse consommation de puddings et d'oies grasses en pique-nique, stupéfiante absorption de litres de vin et quantité subséquente de violents pugilats sur la voie publique, occasionnés par les controverses inévitables en de telles circonstances religieuses.

Quelques-uns des reporters avaient poussé leurs investigations loin des sentiers battus afin de télégraphier des renseignements jusqu'alors inédits. Ils disaient le menu du repas exceptionnel et les divers relâchements de discipline accordés pendant cette mémorable nuit aux détenus des prisons et des bagnes. Ils décrivaient l'effet sinistre et poignant de la célébration dans les maisons de fous; ils racontaient comment, en dépit des rigueurs de l'hiver, on s'était amusé dans les confortables salons des trains express filant à travers neiges, et sous le pont des steamers perdus parmi les brouillards des grands fleuves; ils allaient jusqu'à donner des notions sur les honneurs plus ou moins bachiques rendus au dieu de bonté pour tous dans les campements des lointains ouests, par les soldats yankees, charitablement occupés à la destruction systématique des races indigènes.

Les récits de ce genre se succédaient sans trêve: Toutes les notes, éclatantes, folles, douloureuses ou burlesques, du concert social américain, toutes les discordances d'une entière nuit de charivari national vibraient dans le sourd mystère des câbles répandant leur vague harmonie de cordes de harpe tendues sur le ciel noir. Les dépêches, alternativement exaltées par l'audition des prêches, empesées par le rigorisme des meetings politiques, assombries par quelque brutal épisode de misère ou de clémence, alourdies sous le poids d'une statistique de victuailles, affriolées par la lumineuse vision des bals pleins de rire et de musique, les dépêches accourant comme la volée de feuilles d'une forêt d'automne, foisonnaient sous la main des rédacteurs exténués à la besogne de l'amplification.

Et l'énorme tas de prose du journal à seize pages compliquées de huit colonnes, en caractères microscopiques, commençait à déborder, la composition s'achevait, la mise sous presse était imminente, quand le flot des nouvelles de la «dernière heure» apporta du fond de l'Ohio la singulière histoire suivante, légère fantaisie qui semblait frétiller dans son frêle vêtement de papier pelure à télégrammes et dont le charme rapide en grande partie se dissipa lorsque, par décence grammaticale, on eut rallongé les phrases trop courtes qu'elle avait adoptées pour franchir l'horizon.

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«Nuit agitée à Springfield! lisait-on le lendemain dans le Chicago-Times, incident extraordinaire! scandale inouï!

«Dès l'aurore, les sandwiches avaient promené des affiches où fulguraient ces mots en immenses lettres rouges:

«—Pour ce soir, onze heures.—Solennité hors ligne.—Prédication, messe en musique.

—Puis, attention! à minuit juste: prodige visible et palpable!—Réelle et splendide manifestation divine!—Miracle! miracle! miracle!

«Signature: le nom du révérend père Trimmel, et lieu du rendez-vous, une ancienne chapelle catholique située à l'extrême limite de la ville, presque dans les champs.