FIN D'ANNÉE

Sauf quelques variantes sans importance, les choses se passèrent comme d'habitude en ce trente et unième soir du dernier mois de l'année.

Sur le coup de neuf heures, les becs de gaz flamboyaient à l'intérieur du «Monologue-Bar,» établissement de boissons très intéressant, situé là-bas, bien loin, dans le Quartier Populaire de San-Francisco.

L'air était limpide; tout scintillait comme au début d'une fête. Aucune buée ne ternissait jusqu'alors les revêtements de glaces coulés sur les murs, et par le clair vernis des vitres on voyait la neige tomber lentement dehors, dans la joyeuse lueur de la lanterne plantée au- dessus de la porte du cabaret. Les fumées des premières pipes montaient en flocons distincts et ne formaient pas encore l'épais brouillard qui bientôt rejaillirait du plafond. Les employés du café se hâtaient d'apporter aux tables entourées de consommateurs les plateaux de métal blanc, les verres et les carafes où s'agitaient, comme un flot lumineux, les alcools, gin ou whiskey. Pour comble d'agrément, la jolie dame du comptoir souriait avec grâce au milieu d'un brillant fouillis d'objets de ruolz et de cristal.

En dépit, cependant, de ces motifs de sérénité que complétait l'exquise tiédeur de l'atmosphère, l'assistance des clients gardait une attitude morose, assez étrange, où semblait poindre le parti-pris de s'enfermer dans une sorte de mélancolie systématique.

Une dizaine de minutes s'étaient écoulées dans cet état de torpeur, lorsque Roboam Truddle, exactement comme les soirs précédents, vint s'attabler au point central de la buvette, en face du comptoir, bien en vue de l'assemblée.

* * * * *

L'arrivée de ce personnage parut provoquer parmi la réunion un vague mouvement de sympathie dont il eût été difficile à première vue de deviner la cause. L'homme, de stature élancée, était d'une maigreur osseuse à laquelle le pantalon noir étroitement serré aux jambes et le grêle habit noir, au collet relevé sur la nuque, donnaient un aspect de misère et de faim. L'oeil, d'une pâleur effarée, demeurait fixe sous les sourcils crispés en triangle; le nez, passablement long, tranchait par des tons cramoisis sur la teinte blafarde du visage; la bouche était largement fendue et le menton découpait un carré brutal; les cheveux bruns grisonnants coulaient en mèches éplorées le long des joues creuses et du grand front dont les lourdes saillies et les veines épaissies rejetaient à l'arrière un chapeau noir singulièrement démesuré d'altitude. Dans son aspect général, d'ivrogne de profession, M. Truddle représentait assez bien un individu chez qui s'est invétéré depuis longtemps le dédain de toute vaine ostentation de dandysme ou d'esthétique personnelle.

Il mit à côté de lui, sur une chaise, un manteau dont il s'était défait en entrant, et lorsqu'il se fut assis, dressant son torse étriqué par-dessus la table, il parut haut, sinistre et distrait.

Un employé du bar se hâta de placer à sa portée une énorme mesure de gin, dont il avala coup sur coup plusieurs verres; il exhala quelques bouffées d'une pipe ébréchée, qui, vraisemblablement, ne quittait jamais le coin de ses lèvres, puis il enveloppa la salle entière d'un regard surhumainement vide, où se lisait comme une surprise excessive d'être dans la vie et comme une tentative sincère de reconnaître en quelle partie du monde positif ou chimérique M. Truddle venait d'échouer actuellement…