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Les doléances maritales de M. Truddle avaient surmené la sensibilité de la compagnie. Le cabaret tombait dans un marasme noir qu'une troisième distribution de rafraîchissements ne fit qu'aggraver.
M. Truddle s'abreuva d'une rasade suprême et reprit derechef la parole, mais ses jérémiades ne se traduisaient plus que par d'affreux cris sans suite arrachés de sa gorge comme un râle.
—Année féroce! hurlait-il, puisque tu ne pouvais rien d'autre, que ne m'as-tu donné la mort…. Oui, mourir!… Hurrah! si c'est le repos dans le néant…. Mieux encore, s'il y a quelque chose après…. Une explication de la folie d'ici-bas?… Et puis, à quoi bon ne pas nous achever!… Nous sommes prêts, nous ne traînons plus qu'un cadavre… Nous sommes éteints, finis, vidés par la fatigue de vivre sans savoir pourquoi!… Regardez!…
M. Truddle essaya de se redresser, son regard atone s'écarquilla sur le vague; il exhiba dans la lumière mourante la hideur de son masque d'alcoolisé et s'abattit inerte sur le sol.
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On éteignit précipitamment les becs de gaz, comme pour le départ d'un cercueil.
Les employés du bar roulèrent M. Truddle dans son manteau et le jetèrent dehors sur le pavé couvert de neige, dans la clarté de la lanterne plantée au-dessus de la porte.
Grâce à cet artifice destiné à favoriser la fermeture de l'établissement à l'heure réglementaire, la clientèle s'élançait en bloc dans la rue pour voir si M. Truddle était vraiment défunt ou seulement ivre-mort.
Mais presque aussitôt M. Roboam Truddle se relevait, rabattait le collet de son habit, et décrochait d'un même geste rapide sa perruque brune ainsi que l'enveloppe de carton qui lui rougissait le nez, ce qui lui permettait de se manifester sous l'aspect d'un jeune homme du meilleur ton, correctement cravaté de blanc.