Dans la pénombre on distinguait, installé déjà, M. Johann Schelm, l'associé de M. Wallholm; le nostalgique, l'ironique et assez papelard M. Johann, natif de Darmstadt, en Germanie, dont les mélancolies d'antan passaient, encore selon les médisants, pour avoir exercé sur les tendances intimes de Mme Wallholm une attraction décisive…
Gibb et Fogg, malgré leur jeunesse, étaient à peu près instruits de ces cancans locaux…
Après un échange général de poignées de mains, Andrew invita les nouveaux venus à s'asseoir et prit place lui-même devant le tas de manuscrits.
Il tournait le dos à la fenêtre, argentée de reflets lunaires, et faisait face à ses invités dans la lueur verte de l'abat-jour qui s'étalait sur une partie de son visage et se coupait sataniquement à son profil yankee, taillé dur comme un éclat de granit.
Andrew n'était plus d'allure joyeuse, comme à l'arrivée de ses amis; il affectait, au contraire, une attitude abattue et sombre; la scène devenait morne et glacée, comme une conférence au début.
On attendait, muets et intrigués, depuis quelques minutes, lorsque Andrew daigna prendre la parole sur le ton d'un homme aux prises avec les idées les plus noires.
—Je me propose, messieurs, vous l'avez deviné, de soumettre, cette fois encore, quelques pages à votre appréciation. Pardonnez à mon trouble, à ma fièvre pendant cette lecture. Les ressorts les plus douloureux de mon être sont mis en jeu dans ce que vous allez entendre, mon avenir d'homme et d'artiste dépendra du jugement que vous en porterez.
Après ce préambule, passablement obscur, Andrew s'empara d'un feuillet, mais à peine le consultait-il, ayant adopté le parti d'arrêter ses yeux gris sur l'auditoire avec une bizarre ténacité.
—«Il y a quelques heures, la forêt était triste, commença-t-il, la brume pleurait sur la verdure noire des pins. Tout près d'ici, pourtant, deux jeunes gens cheminaient au hasard, le fusil sur l'épaule, comme pour une promenade. Ils étaient frères, presque du même âge, mais on ne l'eût pas soupçonné, tant ils différaient de traits et de conformation.
«Ils marchaient taciturnes, l'un obsédé de pensées difficiles à exprimer, l'autre assombri par le pressentiment d'un entretien orageux.