LA TRAGÉDIE DU MAGNÉTISME

Le public du parterre et des amphithéâtres avait accordé sa bruyante approbation aux prouesses d'une foule d'acrobates, de jongleurs et d'équilibristes; dans le pourtour-promenade, messieurs les dandys, d'âges divers, mais tous trop jeunes, s'étaient montrés fort attentifs aux grâces exhibées par les demoiselles du corps de ballet. La première partie du spectacle s'était ainsi passée sans rien d'exceptionnel.

Ce fut seulement vers onze heures, que la fleur du beau monde de Boston fit tout à coup irruption aux places encore vides des premières galeries; des essaims de jolies femmes développèrent bientôt sur l'hémicycle une guirlande continue de légères toilettes d'été, gai fouillis de nuances claires s'harmonisant sur un fonds de gentlemen en habits noirs, et, dès lors, une animation heureuse s'épanouit dans la salle, où le coup d'aile des éventails jetait des frissons parfumés; les flammes des lustres rejaillirent plus intenses sur les luisants des soies et des parures; les éclats de rire furtifs voltigeaient comme des étincelles sonores dans le feu croisé des causeries; tout semblait, en un mot, prendre un air de fête, pour célébrer la première séance de magnétisme donnée sur la scène de l'Alhambra par le célèbre docteur Kellog et son merveilleux «sujet,» miss Olivia.

Cet empressement aristocratique s'expliquait par le lyrisme et l'insistance des réclames dont la presse de Boston retentissait depuis plus d'un mois à propos de cette solennité.

Sur la foi de renseignements authentiques, ces feuilles plaçaient miss Olivia au premier rang de l'hallucination contemporaine et tressaient au front de cette inénarrable demoiselle une couronne d'épithètes démesurément superlatives. Quant au docteur Kellog, ce n'était pas seulement le plus infaillible, le plus audacieux des expérimentateurs; il ne se bornait pas à prouver indubitablement ses terribles facultés fascinatrices, il avait, de plus, le mérite de dévoiler, à la fin de chacune de ses représentations et de «mettre à la portée de tout le monde» les supercheries, les artifices, les grossiers semblants de somnambulisme et de double vue par lesquels de vulgaires charlatans, affublés du titre de magnétiseurs, trompent d'ordinaire le public.

C'en était assez pour attiser la curiosité générale.

Mais les publicistes signalaient bien d'autres causes d'«attraction.»

M. Kellog, rédigeaient-ils tout bas, confidentiellement,—en déroutant la sagacité du lecteur par quelques lettres capitales ou par diverses petites mains indicatrices tracées en tête des paragraphes,—«M. Kellog, amoureux d'Olivia, la torturerait sans pitié pendant son sommeil factice et se vengerait ainsi de l'indifférence dont elle l'accable dès qu'elle reprend possession d'elle-même au réveil.»

En outre, imprimait-on, «beaucoup d'attention serait accordée» à certain jeune gentleman européen, très ténébreux, très mystique, originaire des brouillards d'Écosse, se nommant, croyait-on, lord Warner, lequel poursuivait Olivia dans tous ses voyages à travers l'Amérique et ne manquait jamais de prendre place dans une première loge d'avant-scène dès que miss Olivia montait sur le théâtre, parce qu'il l'adorait et se croyait adoré d'elle «seulement lorsqu'elle entrait dans l'état de catalepsie.»

Par suite, il existait entre le diabolique docteur et le noble étranger une guerre sourde de haine et de jalousie. «Une querelle semblait possible, un conflit devenait probable, un duel était certain,» et les spectateurs couraient chance à tout moment de voir se réaliser l'une de ces «redoutables éventualités.»