Kellog s'était armé d'un stylet arraché à l'improviste du revers de son habit, et frappant de haut, rudement, il avait implanté l'acier en pleine chair nue dans le milieu du bras gauche de l'hallucinée, de son bras d'athlète, horizontalement roidi dans un effort où saillait le muscle.

Penché hors de sa stalle, lord Warner s'abîmait dans une contemplation éperdue. Lady Warner, de son côté, persistait dans sa souveraine placidité de grande dame, mais sa main fine, gantée de jaune très clair, battait un rhythme légèrement nerveux sur le velours pourpré du rebord de la loge.

Aucun frémissement n'avait altéré la sombre impassibilité d'Olivia, pas une fibre n'avait tressailli; la chair traversée gardait autour de la plaie sa blancheur de marbre. On croyait voir l'absurde emblème du cauchemar au bras d'une statue de la nuit.

Feindre un tel stoïcisme sous l'aiguillon de la douleur matérielle, allons! c'était impossible. Le miracle, produit par des forces indéfinies de l'organisme, se montrait visible à tous. Initiés et profanes le saluèrent d'un long murmure de stupéfaction.

Mais beaucoup trop violent, cet épisode fut heureusement suivi de quelques scènes dans le genre attendrissant et poétique.

M. Kellog prit l'attitude empressée, câline, paternelle, d'un médecin de femmes aux heures de crise; il délivra miss Olivia du poignard, puis il enveloppa la patiente d'une multitude de gestes doux qui la placèrent aussitôt dans un courant opposé de surexcitations dont le but était, scientifiquement parlant, de favoriser l'épanchement d'un excédant trop considérable de nervosité…

La musique servit de premier dérivatif à cette hyperesthésie…

Miss Olivia se mit à chanter. Kellog, agitant les mains derrière elle, l'ordonnait; elle obéissait sans voir—et fit entendre, dans les notes sourdes du médium, le début d'une élégie passionnée; mais sur un autre signe très bref de Kellog, la voix, au milieu d'une strophe, se brisa, plaintive, étrangement fêlée, comme un appel désespéré au loin, sur la mer.

Cette interruption lui fut comme un déchirement de tout lien dans le réel; elle s'égara dans l'incertitude d'une tristesse haute; ses paupières se relevaient, ses yeux resplendissaient comme ceux d'une madone vers le ciel et semblaient pleurer une de ces poignantes douleurs d'âme que nul ne peut définir…

C'était l'extase, tout à fait l'extase, telle que la décrivent les physiologistes les plus accrédités.