Hélas! les deux planètes se copiaient fidèlement; l'admirable prévision de la réciprocité des mouvements corpusculaires passait à l'état de vérité mathématique. Jonathan avait sous les yeux la démonstration rigoureuse de sa découverte; à sa très grande gloire, mais à son plus grand regret, il possédait la preuve que tout se passe dans la lune absolument comme sur la terre, et qu'enfin il n'est rien de neuf sous la fabuleuse infinité des soleils, ni dedans.

Une seule consolation lui resta lorsqu'il se revit aux prises avec les ennuis du ménage:

Au plus fort des criailleries et lamentations, il se flattait que la présente Mme Bridge et l'actuelle veuve Sharp n'étaient que la figuration apparente ou le fac-simile moléculaire et lunaire des deux agréables créatures qu'il avait si prestement délaissées.

La véritable Mme Bridge, pensait-il, et l'authentique belle-mère n'avaient plus pour plastron et souffre-douleurs que l'autre Jonathan, celui qui, en raison de l'atomisme vibratoire et répercussif, avait dû, nécessairement, fuir en ballon de quelque planète ignorée, puis descendre dans le vrai jardin de la maison même de l'incontestable veuve Sharp de Baltimore.

VENGEANCES DE FEMMES

Si nous disions immédiatement, sans précautions oratoires, ce que c'était que les «Débarrasseurs» (groupe à part du Cercle social et industriel d'Albany), nous risquerions de froisser plus d'une âme féminine et d'allumer le feu de la colère dans un nombre double de jolis yeux. Notre but est tout différent: nous désirons captiver l'entière sympathie des lectrices, pour peu que cette bluette rapide ait la chance d'en rencontrer, et, dans ce but, nous leur présenterons, tout d'abord, une femme charmante, dont la situation ne manquera pas de les émouvoir et qui, d'ailleurs, est le principal personnage de notre récit.

Mieux que nous, du reste Mme Annah Rowlands, c'est le nom de la ravissante personne, caractérisera plus tard les «Débarrasseurs» selon leur mérite et leur vaudra probablement une condamnation sans merci, par ce seul fait qu'elle a contre eux de justes griefs.

Car, s'il est déjà fâcheux de fournir à la généralité des dames le moindre sujet de rancune, nous considérons comme une impardonnable scélératesse d'avoir réduit à l'affliction—qui sait, peut-être au désespoir!—une créature d'élite, belle à pouvoir se passer d'esprit, avisée et subtile au point de se faire pardonner et son esprit et sa beauté.

Oui, Mme Annah Rowlands, de stature et de tournure patricienne, mais sans maigreur, possède une foule d'attraits que relève on ne sait quoi de pittoresque et d'original. D'après les on-dit, elle descendrait, par la ligne maternelle, des peuplades errantes de l'Amérique vierge d'autrefois: il lui reste l'héritage plastique d'une suite d'indigènes ayant maintenu leur splendeur de race malgré les croisements avec l'exténuée civilisation. De là les multiples aspects d'Indienne ténébreuse et d'Anglaise raffinée qui se confondent, chez elle, en une indicible harmonie. Ses longs cheveux d'ébène et de satin ont la frisure souple d'une toison de blonde; le front bas s'arrondit sur des saillies vigoureuses; l'ouverture des yeux, étroite comme un mince trait de plume, se prolonge jusque sur les tempes, mais les sourcils châtains dessinent une courbe pleine de noblesse; la pupille est d'un noir d'encre de Chine, mais elle éclate dans un iris du bleu le plus doux; ses lèvres sont passablement sensuelles, mais armées d'un sourire fier; on devine, dans tout cela, l'élévation des sentiments et la fougue des instincts prompts au caprice, une gravité qui sait n'être pas dupe d'elle-même et des tendances à la fantaisie qu'une volonté très décidée refoule et comprime au besoin.

En ce moment, par exemple, Mme Rowlands est seule dans son salon, elle est frappée de mélancolie, elle se débat contre une foule de préoccupations. Eh bien! elle reste assise bien droite sur le divan, elle ne prend nulle pose découragée, aucun froncement ne trouble l'arc majestueux de ses sourcils, elle ne veut pas de mise en scène à sa douleur et n'en calcule pas l'effet tragique par une oeillade à la glace. Lorsqu'elle sort de sa rêverie, elle parcourt quelques passages du Courrier des Eaux, journal d'une futilité manifeste, et pourtant elle trouve le moyen de prêter quelque attention à cette lecture, elle ne s'impatiente pas de la lumière d'or et du souffle de l'été qui rentrent à flots par les fenêtres grandes ouvertes et même elle ne dédaigne pas d'admirer par instants les longues flèches enflammées du soleil d'après-midi, se brisant sur les verdures ondoyantes et sur les touffes de fleurs du joli jardin qui entoure le Cottage.