Il n’y en avait pas gros, mais c’était du bon! Il fallait en jouir. Et tous flairaient, reniflaient, palpaient, léchaient le morceau qu’ils avaient sur leur pain, se félicitant de l’aubaine, se réjouissant au plaisir qu’ils allaient prendre à le mastiquer, s’attristant à penser que cela durerait si peu de temps. Un coup d’engouloir et tout serait fini! Pas un ne se décidait à attaquer franchement. C’était si minime. Il fallait jouir, jouir, et l’on jouissait par les yeux, par les mains, par le bout de la langue, par le nez, par le nez surtout, jusqu’au moment où Tigibus, qui pompait, torchait, épongeait son reste de «sauce» avec de la mie de pain fraîche, leur demanda ironiquement s’ils voulaient faire des reliques de leur poisson, qu’ils n’avaient dans ce cas qu’à porter leurs morceaux au curé pour qu’il pût les joindre aux os de lapins qu’il faisait baiser aux vieilles gribiches en leur disant: «Passe tes cornes[72]!»
Et l’on mangea lentement, sans pain, par petites portions égales, épuisant le suc, pompant par chaque papille, arrêtant au passage le morceau délayé, noyé, submergé dans un flux de salive pour le ramener encore sous la langue, le remastiquer de nouveau et ne le laisser filer enfin qu’à regret.
Et cela finit ainsi religieusement. Ensuite Guerreuillas confessa qu’en effet c’était rudement bon, mais qu’il n’y en avait guère!
Les bonbons étaient pour le dessert et la réglisse pour ronger en s’en retournant. Restaient les pommes et le chocolat.
—Voui, mais, va-t-on pas boire bientôt? réclama Boulot.
—Il y a l’arrosoir, répondit Grangibus, facétieux.
—Tout à l’heure, régla Lebrac, le vin et la gniaule c’est pour la fin, pour le cigare.
—Au chocolat, maintenant!
Chacun eut sa part, les uns en deux morceaux, les autres en un seul. C’était le plat de résistance, on le mangea avec le pain; toutefois, quelques-uns, des raffinés, sans doute, préférèrent manger leur pain sec d’abord et le chocolat ensuite.
Les dents croquaient et mastiquaient, les yeux pétillaient. La flamme du foyer, ravivée par une brassée de brandes, enluminait les joues et rougissait les lèvres. On parlait des batailles passées, des combats futurs, des conquêtes prochaines, et les bras commençaient à s’agiter et les pieds se trémoussaient et les torses se tortillaient.