—Ah! par exemple, quel toupet!

—Oui, fit La Crique continuant. Quant à pouvoir dire au juste l’année où que c’est arrivé, je peux pas, le vieux Jean-Claude y sait pas non plus, personne ne se rappelle; pour savoir il faudrait regarder dans les vieux papiers, dans les archives, qu’ils disent, et je sais pas ce que c’est que ces cochonneries-là.

«C’était au temps où qu’on parlait de la Murie. La Murie, voilà, on ne sait plus bien ce que c’est; peut-être une sale maladie, quelque chose comme un fantôme qui sortait tout vivant du ventre des bêtes crevées qu’on laissait pourrir dans les coins et qui voyageait, qui se baladait dans les champs, dans les bois, dans les rues des villages, la nuit. On ne la voyait pas: on la sentait, on la reniflait; les bêtes meuglaient, les chiens jappaient à la mort quand elle était par là, aux alentours, à rôder. Les gens, eux, se signaient et disaient: Y a un malheur qu’est en route! Alors, au matin, quand on l’avait sentie passer, les bêtes qu’elle avait touchées dans leurs étables tombaient et périssaient, et les gens aussi crevaient comme des mouches.

«La Murie venait surtout quand il faisait chaud.

«Voilà: on était bien, on riait, on mangeait, on buvait et puis, sans savoir pourquoi ni comment, une ou deux heures après, on devenait tout noir, on vomissait du sang pourri et on claquait. Rien à faire et rien à dire. Personne n’arrêtait la Murie, les malades étaient fichus. On avait beau jeter de l’eau bénite, dire toutes sortes de prières, faire venir le curé pour marmonner ses oremus, invoquer tous les saints du Paradis, la Vierge, Jésus-Christ, le père Bon Dieu, c’était comme si on avait pissé dans un violon ou puisé de l’eau avec une écumoire, tout crevait quand même et le pays était ruiné et les gens étaient foutus.

«Aussi, quand une bête venait à périr, vous pouvez croire qu’on l’encrottait vivement.

«C’est la Murie qui a amené la guerre entre les Velrans et les Longevernes.»

Le conteur ici fit une pause, savourant son préambule, jouissant de l’attention éveillée, puis il tira quelques bouffées de son cigare de clématite et reprit, les yeux des camarades dardés sur lui:

—«Savoir au juste comment que c’est arrivé, c’est pas possible, on n’a pas assez de renseignements. On croit pourtant que des espèces de maquignons, peut-être bien des voleurs, étaient venus aux foires de Morteau ou de Maîche et s’en retournaient dans le pays bas. Ils voyageaient la nuit; peut-être se cachaient-ils, surtout s’ils avaient volé des bêtes. Toujours est-il que, comme ils passaient là-haut par les pâtures de Chasalans, une des vaches qu’ils emmenaient s’est mise à meugler, à meugler, puis elle n’a plus voulu marcher; elle s’est «accouté le cul» contre un «murot» et elle est restée là à meugler toujours. Les autres ont eu beau tirer sur la longe et lui flanquer des coups de trique, rien n’y a fait, elle n’a plus bougé; au bout d’un moment elle s’est fichue par terre, s’est allongée toute raide; elle était crevée, foutue.

«Les «types» ne pouvaient pas l’emporter, à quoi leur aurait-elle servi? Ils n’ont rien dit du tout, et comme c’était la nuit, loin des villages,—ni vu, ni connu je t’embrouille,—ils ont fichu le camp et on ne les a jamais revus et on n’a jamais su ni qui ils étaient, ni d’où ils venaient.