Et comme Boulot était prudent, il préférait ne pas se mettre dans le cas d’encourir ce risque. Il n’avait, d’autre part, pas de notions exactes sur l’issue de la bataille et la façon dont Lebrac avait dirigé ses troupes. Les cris entendus lui avaient seulement appris qu’un sérieux assaut avait été donné. Oui, mais où en étaient maintenant les camarades?
Graves questions!
Camus, lui, comme bien on pense, ne perdit pas son temps à attendre le garde champêtre. Dès qu’il eut vu que l’autre voulait le rejoindre et se dirigeait de son côté, il fit prestement demi-tour, se baissa en sautant dans le ravin et fila vers les camarades en leur criant, pas trop fort du reste, de fuir par en haut, puisque le Charognard, ainsi désignait-il le trouble-guerre, venait du côté du bas.
Zéphirin, voyant s’enfuir Camus, ne douta pas un seul instant que ces sales morveux étaient encore en train «de lui en jouer une»; il se souvint du coup de l’avant-veille où l’autre lui avait montré son derrière sans voiles et, comme il se sentait d’attaque ce soir-là, il piqua un pas de gymnastique pour rattraper le galopin.
Suant et soufflant, il arriva juste à point pour voir la nichée des gaillards, nus comme des vers, fuir et disparaître entre les buissons du haut de la Saute, tout en hurlant à son adresse des injures sur le sens desquelles il n’y avait pas à se méprendre.
—Vieux salaud! putassier! vérolard! vieux bac! hé! on t’emm....!
—Petits cochons, ah! dégoûtants, polissons, mal élevés, ripostait le vieux, reprenant sa course. Ah! que j’en attrape un seulement; je lui coupe les oreilles, je lui coupe le nez, je lui coupe la langue, je lui coupe...
Bédouin voulait tout couper.
Mais pour en attraper un, il aurait fallu avoir des jambes plus agiles que ses vieilles guibolles; il battit bien les buissons de tous côtés, mais ne trouva rien et suivit de loin, à la voix, une trace qu’il crut bonne, mais qui devait bientôt lui faire faux bond elle aussi.
Camus, Grangibus et La Crique, tous trois vêtus, pour protéger le retour et la mise en tenue de leurs camarades, avaient réalisé ce que Boulot avait eu un instant l’intention de faire et attiré Zéphirin par les pâtures de Chasalans, loin, loin, du côté de Velrans, afin aussi de lui donner le change et lui laisser croire, sa faible vue aidant, que c’étaient les gamins du village ennemi qui étaient les seuls coupables de cet attentat à sa dignité de vieux défenseur de la «Pâtrie» et de représentant de la «loâ».