—Tu sais, confia Grangibus à Lebrac, moi, j’ai deux ronds qui sont à moi et que personne ne sait. C’est Théodule d’Ouvans qui est venu au moulin et qui me les a donnés passe que j’ai tenu son cheval. C’est un chic type, Théodule, il donne toujours quéque chose... tu sais bien Théodule, le républicain, celui qui pleure quand il est saoul!

—Taisez-vous, Adonis!—Grangibus était prénommé Adonis—fit le père Simon, ou je vous punis!

—Merde! fit Grangibus entre ses dents.

—Qu’est-ce que vous marmottez? reprit l’autre qui avait surpris le tremblement des lèvres; on verra comme vous bavarderez tout à l’heure quand je vous interrogerai sur les devoirs envers l’Etat?

—Dis rien, souffla Lebrac, j’ai une idée.

Et l’on entra.

Dès que Lebrac fut installé à sa place, ses cahiers et ses livres devant lui, il commença par arracher proprement une feuille double du milieu de son cahier de brouillons. Il la partagea ensuite, par pliages successifs, en trente-deux morceaux égaux sur lesquels il traça, il condensa cette capitale interrogation:

Hattu unçou? (traduire: as-tu un sou?)

puis il mit sur chacun des dits morceaux, dûment pliés, les noms de trente-deux de ses camarades et poussant d’un coup de coude brusque Tintin, il lui glissa, subrepticement et l’une après l’autre, les trente-deux missives en les accompagnant de la phrase sacramentelle: «Passe ça à ton voisin!»

Ensuite, sur une grande feuille, il réinscrivit ses trente-deux noms et pendant que le maître interrogeait, lui aussi, du regard, demandait successivement à chacun de ses correspondants la réponse à sa question, pointant au fur et à mesure, d’une croix (+) ceux qui disaient oui, d’un trait horizontal (-) ceux qui disaient non. Puis il compta ses croix: il y en avait vingt-sept.