Ecoutez-moi, tas d’andouilles, puisque vous ne savez pas vous dégrouiller tout seuls.
Croyez-vous qu’on m’en donne, à moi, des ronds et que le vieux ne me les chipe pas, lui aussi, quand mon parrain ou ma marraine ou n’importe qui vient boire un litre à la maison et me glisse un petit ou un gros sou? Ah ouiche! Si j’ai pas le temps de me trotter assez tôt et dire que j’ai acheté des billes ou du chocolat avec le sou qu’on m’a donné, on a bientôt fait de me le raser. Et quand je dis que j’ai acheté des billes, on me les fait montrer, passe que si c’était pas vrai on me le ferait «renaquer» le sou, et quand on les a vues, pan! une paire de gifles pour m’apprendre à dépenser mal à propos des sous qu’on a tant de maux de gagner; quand je dis que j’ai acheté des bonbons, j’ai pas besoin de les montrer, on me fout la torgnole avant, en disant que je suis un dépensier, un gourmand, un goulu, un goinfre et je ne sais quoi encore.
Voilà! eh ben, il faut savoir se débrouiller dans la vie du monde et j’ vas vous dire comment qu’il faut s’y prendre.
Je parle pas des commissions que tout le monde peut réussir à faire pour la servante du curé ou la femme au père Simon, ils sont si rapiats qu’ils ne se fendent pas souvent; je parle pas non plus des sous qu’on peut ramasser aux baptêmes et aux mariages, c’est trop rare et il n’y a pas à compter dessus; mais voici ce que tout le monde peut faire:
Tous les mois le pattier[50] s’amène sur la levée de grange de Fricot et les femmes lui portent leurs vieux chiffons et leurs peaux de lapins; moi je lui donne des os et de la ferraille, les Gibus aussi, pas vrai, Grangibus?
—Oui, oui!
—Contre ça il nous donne des images, des plumes dans un petit tonneau, des décalcomanies ou bien un sou ou deux, ça dépend de ce qu’on a; mais il n’aime pas donner des ronds, c’est un sale grippe-sou qui nous colle toujours des saloperies qui ne décalquent pas, contre de bons gros os de jambons et de la belle ferraille, et puis ses décalcomanies ça ne sert à rien. Il n’y a qu’à lui dire carrément selon ce qu’on porte: Je veux un rond ou deux, même trois, s’il y a beaucoup de fourbi. S’il dit non, on n’a qu’à lui répondre: Mon vieux, t’auras peau de zébi! et remporter son truc; il veut bien vous rappeler ce sale juif-là, allez!
Je sais bien que des os et de la ferraille, il n’y en a pas des tas, mais le meilleur c’est de chiper des pattes[51] blanches; elles valent plus cher que les autres, et lui vendre le prix et au poids.
—C’est pas commode chez nous, objecta Guerreuillas, la mère a un grand sac sur le buffet et elle fourre tout dedans.
—T’as qu’à tomber sur son sac et en faire un petit avec. C’est pas tout. Vous avez des poules, tout le monde a des poules; eh bien, un jour on chipe un œuf dans le nid, un autre jour un autre, deux jours après un troisième; on y va le matin avant que les poules aient toutes pondu; vous cachez bien vos œufs dans un coin de la grange, et quand vous avez votre petite douzaine ou vot’ demi-douzaine, vous prenez bien gentiment un panier et, tout comme si on vous envoyait en commission, vous les portez à la mère Maillot; elle les paye quelquefois en hiver jusqu’à vingt-quatre sous la douzaine; avec une demi il y a pour toute une année d’impôt!