«--Miséricorde, me dit tout bas la pauvre Agathe, nous y voici. Je me sauve.

«--Potard, mon bon Potard, poursuivit l'ex-capitaine de dragons, avec une effusion qu'il venait de trouver au fond de dix bouteilles, vous êtes un brave garçon... je veux faire quelque chose pour vous... Vous aimez la mémoire de l'Empereur... Vive l'Empereur!... Je vais vous raconter le passage de la Bérésina.»

VIII.

RÉCIT.--LES AMOURS DE POTARD.

«Heureusement pour nous, continua Potard, le soldat de l'empire n'était plus en état de donner à sa menace tous les développements qu'elle comportait. Sous l'influence d'un nectar infiniment prolongé, ses idées couraient déjà les champs et sa langue faisait irrégulièrement son service. Aux ballottements de la tête, aux clignotements de l'œil, il était facile de reconnaître que Poussepain venait de s'imbiber outre mesure, et quand il prit la parole, sa voix avait cet accent nasal qui est la musique des buveurs.

«--Voici la chose, dit-il... Nous venions de passer sur le ventre à cinq cent trente-six mille cosaques... j'étais du neuvième corps... à l'arrière-garde... en bataille sur les hauteurs pendant que la grande armée opérait sa retraite... Victor nous dit: «Enfants! il faut tenir ici deux jours, autrement l'Empereur est cerné!...» Les mots nous électrisent... Deux ponts avaient été jetés sur la Bérésina... fleuve de malheur!... Eblé était là, le brave Eblé!... c'est bien... Napoléon passe... Eugène aussi... Davoust, Ney aussi... Les cuirassiers de Caulaincourt défilent sur les ponts... Nous restons cinq mille hommes contre cent mille... très-bien! à part un givre qui nous blanchissait les moustaches... Les Russes nous chargent... de mieux en mieux... les obus pleuvent... la mitraille nous prend en écharpe... personne ne bouge... Il s'agissait de sauver l'Empereur... Fallait voir ça, Potard... c'était superbe... quarante-huit heures sans reculer d'une semelle... à cheval de nuit et de jour... quels hommes! Dieu, quels hommes!... le moule en est perdu!... Mais vous ne buvez pas, voyageur? Est-ce que vous seriez malade?... Allons, pays encoure un rouge bord... c'est innocent au possible... une vraie pelure d'oignon... A la mémoire du général Eblé... brave Eblé!... Sans lui, il faillit passer l'eau à la façon des canards!... Brave Eblé!... Voilà un nuits un peu chouette!... Qu'en dites-vous, voyageur?

«--Un breuvage des dieux, capitaine, répondis-je en vil flatteur.

«--Pour en revenir à la Bérésina, reprit Poussepain, le neuvième corps la traversa des derniers... Le brave Eblé avait fait sa besogne en conscience... mais les ponts en bois ne sont pas de fer... et puis, voyageur, pour arriver à l'autre bord, il fallait passer sur le corps de vingt-cinq mille des nôtres, des traînards, des blessés, des fournisseurs, des infirmiers, des vivandiers, tous les goujats du camp... Ces malheureux se pendaient à la queue de nos chevaux ou restaient empilés sur les travées des ponts... Pas moyen de tortiller... les Russes étaient sur notre dos. «En avant!» dis-je à mes hommes, et le régiment balaya tout ce qui se trouvait sur son passage... c'étaient des jurons, des cris, des imprécations! Que voulez-vous, voyageur: la guerre n'a pas été inventée pour les poules mouillées.. Une supposition que le brave Eblé n'eût pas été là, quel plongeon nous faisions tous! Mais il était là, le brave Eblé!... Nous franchîmes donc la Bérésina...

«--A la bonne heure m'écriai-je, croyant être quitte du récit.

«--Un instant, voyageur; nous ne sommes pas au bout... La grande armée campe devant Zembin, et l'Empereur la quitte... Jusqu'alors sa présence nous avait soutenus... Quand il fut loin, la grêle tomba sur l'armée... le froid nous arrachait la peau... notre haleine se changeait en glaçons... Le dernier du mes trois chevaux s'affaissa entre mes jambes... je voulus le relever, il était gelé... Un dragon à pied, jugez du coup d'œil!... J'arrivai au bivouac, abîmé, exténué... On fit rôtir du cheval; c'était notre ordinaire... j'y ajoutai quelques gouttes d'eau-de-vie et je m'endormis devant un grand feu... Au réveil, autre histoire, et comble de calamité... je veux me relever, impossible... je porte la main à mon nez; l'organe est insensible, on l'eût dit de carton... j'essaie de me servir de mes pieds... ce n'est plus de la chair, c'est du marbre... La position devenait gênante... se voir métamorphosé en bloc de glace, quelle humiliation pour un homme!... Pour en sortir, je fais un dernier effort; je me précipite dans la neige et me frictionne avec ce liniment... Idée de salut! c'est à elle que je dois mon nez, qui risquait de tomber au pouvoir des Russes... Le nez me revint, voyageur; mais l'orteil resta à la bataille... O! l'affreuse nuit! ajouta Poussepain avec amertume, la déplorable nuit, qui a empoisonné toutes celles que j'ai passées depuis lors sur cette terre... Potard, voulez-vous que je vous donne un bon conseil?