On s'est souvent demandé si cet embaumement, universel chez les Égyptiens, ne prenait sa source que dans une pratique religieuse, ou s'il fallait en rapporter l'origine à quelque mesure d'hygiène. Le fait est qu'aujourd'hui, dans cette vallée autrefois célèbre par sa salubrité, règne un fléau qui semble y avoir établi son siège. La peste, avec les caractères qu'on lui connaît, est née en Égypte, et c'est toujours du littoral égyptien qu'elle rayonne sur le reste de l'Orient. Dans aucun autre pays du monde on ne retrouve un mal semblable avec les accidents qui le distinguent. Or qui nous dit que l'embaumement des corps n'avait pas été déterminé autrefois par les inconvénients de l'inhumation dans un sol d'alluvion, et ne se pourrait-il pas que la peste fût issue de la désuétude de cette méthode? Les Égyptiens étaient un peuple grave, et observateur; ils ne faisaient rien sans réflexion, sans dessein, sans motif. Dans ce cas, les moyens préventifs de la peste se trouveraient principalement dans un autre système d'inhumation que celui qui est aujourd'hui en vigueur en Orient. Si le procédé d'embaumement sur une grande échelle est impossible dans l'état de civilisation de ces contrées, on pourrait avoir recours à des moyens plus simples et moins coûteux. L'incinération païenne avait cela d'avantageux quelle faisait disparaître toutes les exhalaisons délétères; son seul inconvénient était d'enlever le corps du délit, en cas de crime.

Qu'on nous pardonne ce hors-d'œuvre! Il est à croire qu'aucune de ces réflexions ne fut suggérée, par l'aspect de la nécropole, aux clarinettes, aux chapeaux chinois et aux cymbales de la soixante-neuvième. Ils visitèrent le champ du repos en véritables profanes, gravirent les pyramides, cherchèrent à pénétrer dans les souterrains accessibles, d'où ils enlevèrent quelques débris de momies, des bandelettes, des plumes d'oiseaux et ces petites poteries rouges que l'on trouve en abondance dans toutes les tombes anciennes. Rien de particulier n'avait signalé cette petite maraude, quand, au coin d'un tertre que surmontaient quelques acacias, un cri se fit entendre. C'était le fifre Roquet, qui venait de s'engloutir dans un puits dont un large câprier masquait l'ouverture. Le malheureux avait, mis le pied sur la plante rampante, croyant qu'elle couvrait un terrain solide, et il s'était abîmé dans un gouffre de quarante pieds de profondeur. A la première alerte tous ses compagnons accoururent. Avec le tranchant du sabre on eut bien vite débarrassé l'ouverture du feuillage parasite qui l'obstruait, et l'on reconnut un orifice de six pieds de circonférence, destiné évidemment à servir de soupirail à ces catacombes. Une obscurité profonde empêchait de rien distinguer au fond du puits; mais il était facile d'entendre des gémissements plaintifs qui prouvaient que le pauvre fifre s'était blessé dans sa chute.

On l'interpella à diverses reprises, sans obtenir de réponse. Enfin, il parvint à s'expliquer. Grâce à divers obstacles qui avaient amorti le coup, Roquet en était quitte pour quelques contusions. Remis de cette terrible secousse, il put se lever et s'assurer de l'état des lieux. En tâtant les parois de sa prison, il s'assura qu'elle était murée de toutes parts et qu'elle n'offrait aucune issue. Le seul moyen de sortir de ce cachot était donc de regagner l'ouverture par laquelle il avait été précipité. Mais comment tenter cette ascension périlleuse? On essaya divers expédients. En premier lieu le fifre chercha à reconnaître s'il ne serait pas possible de remonter vers le soupirail à l'aide des aspérités et des saillies que pouvaient offrir les murs du souterrain. Tous ses efforts furent vains: dans la partie inférieure les parois étaient lisses et ressemblaient à celles de la citerne où Joseph fut jeté par ses frères; à peine put-il s'élever à une hauteur, de deux ou trois pieds; au delà les points d'appui lui manquaient: On comprit dès lors que son salut ne devait venir que d'en haut. Les imaginations se donnèrent carrière. On n'avait pas de cordes, mais en ajoutant les uns aux autres les mouchoirs des musiciens on parvint à en confectionner une qui fut descendue, dans le souterrain. Elle n'arrivait pas au fond; cependant, à force d'élans, Roquet parvint à en saisir l'extrémité, et il s'y suspendit avec l'énergie d'un homme à bout de ressources. Ses compagnons, le sentant cramponné, commencèrent à tirer à eux la corde artificielle, avec toutes sortes de précautions; mais à peine le pauvre fifre se trouvait-il à quinze pieds du sol, que le lien se rompit et le fit rouler de nouveau au fond de son caveau, plus meurtri et plus disloqué qu'auparavant. Impossible de renouveler la même expérience aux dépens des membres et de la vie du prisonnier. Les barques étaient à une demi-lieue de là; quatre musiciens se détachèrent pour aller chercher l'un de ces cordages en sparterie qui font partie de l'équipement de toute marine arabe; les autres restèrent sur les lieux en rassurant le pauvre fifre contre l'abandon et l'exhortant à la patience.

Roquet commençait à voir clair dans son cachot. On sait quelle lucidité acquiert la vue à mesure qu'elle s'habitue aux ténèbres. Ainsi, peu à peu, il apercevait une foule d'objets qui, jusque-là, lui avaient échappé. Le souterrain était plus vaste qu'il ne l'avait cru d'abord; sa forme était celle d'une citerne dont le cerveau se serait arrondi en voûte. Elle ne semblait pas avoir servi à des inhumations, car aucun débris humain ne jonchait le sol. Tous les revêtements étaient achevés avec un soin infini, et rien n'avait été épargné pour en faire une habitation convenable; seulement les hôtes y maquaient On n'y remarquait pas même les traces du passage de flambeaux, qui sont le caractère distinctif de tous les hypogées et de toutes les cryptes de l'Égypte. La visite aux morts, dans des jours solennels, était de cérémonial strict dans l'ancienne religion des hiérophantes; et telle est la paissance de conservation de ces souterrains, que la fumée, laissée par les torches, il y a plus de trois mille ans, y subsiste encore.

Cependant, à force de fureter dans les recoins de sa prison, Roquet finit par découvrir une issue entièrement masquée par un retour de la muraille.. C'était un couloir, étroit dans lequel; tout grêle qu'il était, il ne put s'engager sans effort.

Une crainte instinctive le retenait d'ailleurs: il craignait de rencontrer de nouvelles chausse-trapes et de descendre ainsi d'étage en étage, jusqu'aux entrailles de la terre. Toutefois la curiosité l'emporta. En s'effaçant un peu, il parvint à franchir le corridor, qui s'élargissait graduellement, et arriva ainsi dans une longue galerie qu'éclairaient des soupiraux placés de distance en distance et disposés de la même manière que celui par lequel il avait fait la culbute. Cette galerie était peuplée: deux longues files de momies adossées aux murs semblaient diriger sur les visiteurs importuns des yeux fixes et sévères. Roquet n'était pas poltron; il allait bravement au feu; le sifflement des balles, le bruit du canon ne l'intimidaient pas. Pourtant il eut peur. La mort ne lui était jamais apparue sous cet aspect, avec ce cortège de représentants. Seul vivant au milieu de ces cadavres, il se peupla l'esprit de fantômes, crut voir leurs yeux s'animer; leurs têtes se mouvoir. Le silence même de ces catacombes l'épouvantait; il regrettait les risques des champs de bataille.

On sait combien la peur est ingénieuse. Roquet eut recours à tous les expédients qu'elle suggère. Il toussa, se moucha, se parla tout haut. Il appela par leurs noms ses camarades du corps de musique. Sa voix ne parvint pas jusqu'à eux, et ils ne purent lui répondre. Il voulait alors revenir sur ses pas, mais une force presque invincible semblait le tenir enchaîné; on eût dit qu'il ne voulait pas donner à ces momies le spectacle de sa fuite et qu'il craignait d'être poursuivi par leurs ricanements. Alors une idée lui vint: il avait son fifre en poche, il se résolut à exécuter une sérénade d'un style français en l'honneur de ces vénérables sujets des Pharaons. Ce petit concert avait le double avantage de le distraire de ses frayeurs et de mettre ses camarades sur la trace de son Odyssée souterraine. Il préluda donc par la Marche des Tartares; et un certain perlé, résultat de l'émotion intérieure, donna à son exécution des qualités toutes nouvelles. On l'avait entendu d'en haut, on le suivait: le fifre indiquait sa position. Roquet, plus rassuré, se surpassa, il fit des merveilles; il épuisa les richesses de son répertoire, depuis le Roi Dagobert jusqu'au Charon t'appelle, célèbre chœur de l'Alceste, de Gluck. Vers les dernières modulations de cet air sinistre il lui sembla que les momies de la galerie s'agitaient; et, s'effrayant du succès de son évocation, il commença à jeter autour de lui des regards moins assurés. Peu à peu il s'était produit, en effet, comme une révolution parmi ces cadavres placés dans l'ombre la plus reculée; et, au moment où le pauvre fifre répondait à l'appel de ses amis du dehors qui arrivaient avec de nouveaux moyens de sauvetage, des yeux vivants se fixèrent sur lui, deux bras nerveux le saisirent et l'entraînèrent dans un souterrain contigu où ne pénétrait pas la moindre clarté.

Dès lors, ce fut vainement que du dehors on appela Roquet, Roquet ne répondit plus. Deux amis dévoués, une clarinette et un triangle, se firent descendre par une corde dans le souterrain, le parcoururent dans tous les sens, visitèrent les moindres détours: Ils ne purent rien découvrir. Un instant, dans la direction d'un caveau sombre, ils crurent entendre quelques mesures de l'air favori de la victime: Non! non! Colette n'est point trompeuse du Devin; ils marchèrent de ce côté, armés de grandes torches, cherchèrent avec la plus minutieuse attention, redemandèrent Roquet à ce labyrinthe sombre. Soins inutiles! Roquet avait disparu.

II

Le désert.