--Sensuel! répliqua la vieille femme avec un accent de reproche où perçait néanmoins l'amour-propre d'auteur.

--N'empêche, dit l'ouvrier, qu'il embaume, ce gaillard-là! Roi des dindonneaux, ajouta-t-il en se frottant les mains, je te promets ma pratique. Dites donc, tante, sentez-vous ce parfum? Faut que vous l'ayez joliment garni, tout de même. A quatre pas de distance, il vous pénètre: il y a de quoi boire et manger.

--C'est bon, c'est bon, flatteur! reprit l'ex-cantinière en humectant de nouveau son élève. En attendant, le temps se passe et la besogne ne se fait pas. Ton oncle César et le père Lalouette vont arriver, et la nappe n'est pas mise. Allons, paresseux, tire-toi de devant mes fourneaux. Il n'y a plus que les vieilles gens qui aient le cœur à l'ouvrage; les jeunes restent les bras croisés: c'est le monde à l'envers.»

Ces reproches arrachèrent le jeune homme à ses jouissances platoniques, et, la perspective du souper lui servant d'aiguillon, il eut bientôt tout disposé, tout mis en ordre, la table, le couvert, la vaisselle.

Ces préparatifs venaient d'être achevés quand les convives entrèrent. C'était d'abord le sergent Falempin, le souverain de la loge; puis son ami Lalouette, associé depuis cinquante ans à ses peines et à ses plaisirs. Falempin avait-il un vieux flacon à vider, un bel entrecôte à servir sur sa table, il allait chercher Lalouette: sans lui le meilleur morceau, le vin le plus délicat n'auraient plus eu le même prix. De son côté, Lalouette en faisait autant, et ces deux hommes avaient ainsi vécu en mettant en commun les petits raffinements de l'existence.

Cependant il, régnait entre eux sur bien des points d'énormes contrastes. Le père Lalouette était un petit vieillard sec, osseux, légèrement voûté, tandis que Falempin, taillé en colosse, était encore droit connue un if et vert comme un chêne. Lalouette avait un œil bleu, plein d'intelligence et de résolution; Falempin l'œil noir, toujours à dix pas devant lui, les moustaches en brosse, l'air sérieux, la main prompte au salut militaire. Lalouette datait de la Bastille, où il était entré l'un des premiers; Falempin ne remontait guère au delà de Marengo. L'un ne reconnaissait que la république une et indivisible, et se croyait de bonne foi en l'an 49; l'autre était convaincu que l'univers avait été abusé au sujet de Napoléon, et, sans croire qu'il dût reparaître un jour à la tête de cent mille nègres, il soupçonnait l'un de ses compagnons de captivité de s'être fait inhumer à sa place afin de mieux tromper les Anglais. Ces divers points de vue amenaient entre les deux amis des discussions fréquentes, où chacun défendait son régime favori avec l'enthousiasme du souvenir; mais, loin de troubler leurs relations, ces petits nuages y jetaient quelque variété et en augmentaient le charme.

Les convives une fois réunis, le souper ne se fit pas attendre: la mère Falempin procédait en toutes choses avec une précision militaire. On s'assit, et, comme de juste, tout fut trouvé bon, exquis, cuit à point. Anselme laissait les deux vieillards échanger leur opinion sur la qualité des morceaux; il se contentait de les choisir avec soin et de leur rendre un hommage silencieux. Il se réglait, et ménageait ses forces comme un garçon prudent, afin de fournir une plus longue carrière; il s'était promis d'engager avec la pièce capitale un duel à outrance; il n'y manqua pas, et joncha de débris ce champ de bataille. Les anciens se reposaient depuis longtemps, que le jeune homme était encore à l'œuvre, s'acharnant sur les membres de la victime, et ne s'arrêtant que lorsqu'il avait donné aux os le poli de l'ivoire. Pendant ce temps, les flacons circulaient et une gaieté communicative se peignait sur la figure des convives.

«Ah ça! Falempin, dit le père Lalouette en se ravisant, nous faisons ici une noce, une vraie noce. Rien n'y manque, soyons justes: la volaille, la salade, les beignets, le vin d'extra; un vrai festin de Balthazar! Mais en l'honneur de qui, s'il te plaît?

--En l'honneur de qui? dit Anselme, en s'arrachant une minute à son travail de dissection. Qu'importe, si tout est bon?

--Tais-toi, jouvenceau, s'écria l'ex-sergent en interrompant son neveu, la parole est aux anciens. Laisse causer Lalouette: sa question me sourit.»