«Lalouette, dit-il, Lalouette, plus un mot, ou nous nous fâchons. Des reproches à l'empereur! gardons cela pour la république, vieux.
--N'empêche, Falempin, que ton Bonaparte nous a escamoté les droits de l'homme en brumaire.
--Et qu'il a bien fait, Lalouette! Vous me les meniez grand train, les droits de l'homme: l'échafaud en permanence.
Le débat, commencé sur ce ton et alimenté par quelques verres de vin vieux, aurait pu devenir très-vif, si Anselme, jusque-là impassible, n'y eût fait une diversion imprévue. Le gros garçon avait achevé son souper et bu ses trois bouteilles de Beaugency; il pouvait donc se mêler à l'entretien sans préoccupation ni regrets. Quand il vit que la discussion s'échauffait, il intervint.
«Eh bien! dit-il, que se passe-t-il ici? On va s'égorger pour des misères. Deux hommes d'âge, fi donc! Encore, si vous vous passionniez pour quelque chose qui en valût la peine!»
Ces paroles suffirent pour changer l'état des esprits. D'un coup d'œil les deux amis se pardonnèrent un moment d'effervescence; on eût dit qu'ils sentaient le besoin de se rallier en présence d'un ennemi commun. Aussi se récrièrent-ils à l'envi contre les expressions peu révérencieuses dont venait de se servir Anselme:
«Soyons calmes, répliqua celui-ci sans rien perdre de son sang-froid, et surtout ne nous fâchons pas. La cervelle a été donnée à l'homme pour qu'il s'en serve. Raisonnons donc, mes anciens. A vous d'abord, mon oncle! c'est l'empereur qui vous passionne, n'est-ce pas? Ma pauvre tante l'a-t-elle assez pleuré, son empereur?
--Si c'est mon plaisir, vaurien! s'écria la mère Falempin, qui essuyait silencieusement ses larmes.»
Le vieux soldat se contenait à peine.
«Parbleu! je le sais par cœur votre empereur, poursuivit Anselme s'animant peu à peu; vous m'avez assez souvent raconté les douceurs dont vous lui êtes redevable à ce grand homme. Peste! quel bienfaiteur! quel ami! Dites donc, mon oncle, en avez-vous eu des jouissances de son temps! Quelles noces! quelles bombances, dites!