--À la bonne heure; reprit Anselme; voilà que mon oncle devient philosophe. Vous le deviendrez aussi, père Lalouette. Au fait, que vous a-t-elle valu votre république? Vous l'avez dit cent fois: la famine, le maximum, les assignats. Il est vrai que, pour vous indemniser, vous aviez les droits de l'homme. Comme c'est substantiel!

--Et la liberté, malheureux! dit le vieillard, dont l'œil étincelait, la liberté que tu blasphèmes!

--Là liberté de mourir de faim, répondit Anselme avec un sourire ironique.

--Et la gloire! s'écria l'ex-sergent d'une voix tonnante, la gloire, qu'en fais-tu donc?

--La gloire, de se faire casser la tête pour l'ambition de quelques hommes,» répliqua Anselme sans se déconcerter.

César Falempin n'avait jusqu'alors maîtrisé son irritation qu'à l'aide d'efforts surhumains. Les tons de son visage passaient graduellement du pourpre au violet. Concentrée plus longtemps, la colère l'eût étouffé; ses yeux lançaient des éclairs, ses narines frémissaient comme dans un jour de bataille. Enfin, il éclata:

«Tu l'entends, Lalouette, tu l'entends ce fils du siècle. Eh bien! voilà les modernes. Ils ont mis l'estomac à la place du cœur: hors du ventre, rien ne les touche! Combien cela rend-il? c'est leur premier et dernier mot. Mon vieux, crois-moi, nous avons trop vécu; ceux qui sont morts dans le feu de la chose ont eu raison. Pour assurer à notre pays, toi la liberté, moi la gloire, nous avons souffert mille morts, enduré mille privations; tout cela est en pure perte. Ce sont des guenilles dont la génération actuelle ne veut plus. Nos enfants répudient notre héritage, Lalouette; ils le vendront peut-être pour une écuelle de soupe.»

L'ex-sergent de la garde aurait sans doute poursuivi sa période et donné un cours plus étendu à son indignation, si un double coup de fouet n'eut retenti à la porte de l'hôtel.

«A cette heure! s'écrie-t-il en s'élançant hors de la loge, une voiture à cette heure! Qui cela peut-il être?»

II