Le vieillard essaya de la consoler et gagna sa chambre en s'appuyant sur elle. Il se mil au lit et ne devait plus s'en relever. La fièvre s'empara de lui, épuisa les forces vitales et le conduisit au tombeau au bout de quelques jours. César Falempin ne quitta pas un seul instant son vieil ami; il fut son médecin, son garde-malade, son légataire. Dans les moments lucides, le père Lalouette s'inquiétait de sa petite-fille et se lamentait à la pensée de la laisser seule, sans appui, sans ressources.

-Que va-t-elle devenir? disait-il, en proie aux ardeurs de la fièvre.

César avait cherché à éloigner plus d'une fois la pensée du vieillard de cette préoccupation, mais toujours sans succès. C'était l'idée fixe de Lalouette, il y revenait à chaque instant, Falempin ne voulut pas que les adieux de son ami fussent empoisonnés par ce regret; il se dévoua.

--Lalouette, lui dit-il, sois tranquille, tout cela s'arrangera au mieux. Un peu de calme, mon vieux, ne t'agite pas tant.

--Quand ma pauvre Suzon va rester seule! est-ce possible? répliqua le vieillard.

--Écoute, Lalouette, dit Falempin, nous ne sommes pas riches, ma vieille et moi: ce scélérat d'industriel nous a ruinés de fond en comble; mais nous sommes encore verts, Dieu merci, et le courage ne nous manque pas. Point de charges, point d'enfants, un mobilier assez propre et quelques écus cachés dans les bas de ma vieille, qui a la manie des petits pécules. Bref, ça peut marcher pour deux; et quand il y en a pour deux, Lalouette, il y en a pour trois. Suzon viendra chez nous: elle sera de la Famille.

--Bien vrai, César? dit le vieillard en trouvant la force de se mettre sur son séant; bien vrai? ajouta-t-il d'une voix attendrie et suppliante.

--Je l'adopte, dit solennellement Falempin, et déshérite mon neveu. Suzon sera notre fille. Mais recouche-toi, vieux, tu es bien pâle.

--Ah! maintenant, dit Lalouette en se laissant arranger dans son lit, maintenant je puis mourir. Ma pauvre enfant a une famille. Merci, César, tu es un grand cœur.

Ce furent ses derniers mots; il s'endormit, dans la nuit même, du sommeil éternel, en tenant la main de son ami serrée dans les siennes.