--Bon ami, lui dit-elle, que vous voilà donc à propos! Nous avons à causer ensemble. J'ai une commission délicate à vous donner.
--A vos ordres, mon enfant, répondit Muller. Vous savez que je suis votre esclave. Commandez.
Ils passèrent dans le salon d'étude, et l'entretien s'engagea. De son côté, la mère Falempin ne rentra dans la loge que pour se mettre en tenue de ville. Elle se coiffa d'un bonnet resplendissant et revêtit sa plus belle robe, comme si elle eût médité une conquête. La fille d'Auvergne, chargée du gros service, était encore à l'hôtel; elle la préposa au soin du cordon et lui traça minutieusement sa consigne. Quand toutes ces précautions furent prises, elle sortit pour aller à la recherche d'Anselme.
Ce n'était pas une entreprise facile. Depuis que César lui avait signifié sa malédiction et l'avait menacé de voies de fait s'il l'entrevoyait à moins de deux cents mètres de l'hôtel, Anselme, en garçon prudent, s'était bien gardé de remettre les pieds dans le faubourg du Roule. Il n'avait nulle envie de braver les colères de son oncle et d'enfreindre la loi des distances; il se tenait à l'écart naturellement et sans effort. Peut-être avait-il une petite idée de la cuisine Falempin, depuis Je jour où la foudre avait frappé cette maison. Ce calcul devait lui rendre encore l'obéissance plus facile. Quoiqu'il en soit, personne aux environs ne l'avait vu et ne pouvait donner de renseignements sur son compte. Sa tante était donc obligée de marcher à l'aventure et de se fier au hasard pour le découvrir. Son premier soin fut d'aller frapper à la porte des anciens bureaux de Granpré. De nouveaux hôtes s'y trouvaient: c'était une compagnie, d'assurance contre la grêle. Personne dans l'établissement n'avait connu M. Anselme; on chercha vainement ce nom sur la liste des assurés. La mère Falempin allait quitter la place quand elle songea au concierge de la maison. De concierge à concierge, on se doit des égards; c'est de l'esprit de corps. Celui-ci se montra fort aimable pour la mère Falempin, la fit entrer, lui donna un siège, et, sur sa demande, consulta ses souvenirs.
--M. Anselme, dit-il enfin, le garçon de bureau de l'agent de change qui a disparu; connais pas. Écoutez pourtant, la mère, ce jeune homme avait des habitudes, dans le quartier. Voyez la charcutière d'en face, où il prenait son salé; puis la fruitière du coin, où il achetait ses pommes. Possible qu'on sache ce qu'il est devenu.
La mère Falempin profita du conseil, et bien lui en prit. Anselme était installé chez la fruitière, non pas en simple client, mais en habitué et presque en maître. Assis dans un coin du magasin, il découpait une orange avec l'adresse d'un artiste et la savourait en connaisseur. La marchande semblait l'oublier pour être toute à son public; on voyait qu'elle avait une confiance entière dans ce consommateur et qu'elle le regardait comme de la maison. C'était d'ailleurs une grosse commère de trente ans à peu près, solidement construite, avec le visage le plus plein et le plus rouge que l'on pût voir, un vrai morceau de résistance, plus large que haut, retrouvant en rondeur ce qu'il avait de moins en étendue.
Quand la mère Falempin eut aperçu son neveu au milieu de ces pyramides de fruits, elle ne put se défendre d'un petit mouvement de colère. Au fond, Anselme était l'une de ses faiblesses; elle avait eu pour lui une foule d'attentions, et s'y était attachée en raison peut-être de ses défauts. Les préférences, dans les familles, ne vont pas vers ceux qui en sont les plus dignes. Il y avait donc, chez la mère Falempin, un désir ardent de ramener la brebis au bercail, et de l'y fixer par un lien devenu nécessaire. Un peu d'égoïsme se mêlait à son dévouement pour Suzon. La vue de la fruitière et l'espèce d'intimité qu'Anselme s'était ménagée dans son établissement semblaient porter à ce rêve un coup décisif; l'épouse de César en fut vivement froissée. Sa voix, quand elle retentit aux oreilles de son neveu, avait un accent militaire qui le fit tressaillir. Il s'empressa d'accourir à l'ordre en avalant avec précipitation sa dernière tranche d'orange.
--Ah! c'est vous, tante? dil-il en la reconnaissant. Parole d'honneur! je vous ai prise pour mon oncle. Peste! le joli organe de commandement!
Tout en parlant, il l'entraîna hors du magasin, et, lui donnant le bras, il s'éloigna avec elle. On voyait qu'il ne se souciait pas d'avoir la fruitière pour témoin, de cet entretien.
--Voilà donc où il faut venir le chercher? s'écria la mère Falempin lui rompant en visière; voilà où tu traînes tout le long du jour, sous des cottes de femme, fainéant? Prends-y garde, tu finiras mal.