La belle saison s'écoula au milieu de ces distractions que Muller multipliait sous les pas de sa pupille. Cependant, quelque soin qu'il prît à les varier, il ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'elles perdaient graduellement de leur attrait; Dans les premiers mois de son séjour, Emma avait paru jeter un voile sur le passé et l'effacer complètement de sa mémoire. Pas un mot sur Paris, rien qui, de près où de loin, se rattachât à Paul Vernon. Muller se réjouissait de ce changement: il y voyait le signe d'une cure complète, et croyait que le temps achèverait ce que Champfleury avait si bien commencé. Le temps agit en sens contraire. Emma, insouciante d'abord, devint chaque jour plus sérieuse et plus réfléchie; elle prit moins de goût aux choses qui jusqu'alors l'avaient intéressée, laissa à Muller le soin du commandement, et se retrancha de nouveau dans ses habitudes de mélancolie et de méditation.

L'Allemand comprit qu'il s'était flatté d'un succès trop prompt et que le champ était encore ouvert aux inquiétudes. Cela devait être. Emma ne pouvait supporter longtemps sans souffrir les tristesses de l'isolement. Autour d'elle se réunissait tout ce qui rend la vie heureuse: la richesse, la considération, les honneurs du rang, les ressources de l'intelligence; et elle en était réduite à jouir seule de tout cela, sans entrevoir le moment où elle y associerait un cœur digne du sien et qui méritât cette préférence. A mesure qu'il s'opérait chez elle un retour plus complet vers la santé, ce vide de l'âme, ces élans vagues vers un avenir inconnu se manifestaient avec plus de force et troublaient la sécurité de son esprit. La pureté sans tache dans laquelle s'était écoulée sa vie n'excluait pas un travail d'imagination qui, à son insu, la dominait. Elle n'avait jamais lu d'autre roman que celui qui s'agitait dans son cœur; mais ce roman était inépuisable, et chaque jour elle y ajoutait un nouveau chapitre. Avec une mère pour la guider, la jeune fille n'aurait pas été la proie de ce long combat. Une mère sait armer son enfant contre les déceptions et la préparer aux épreuves qui l'attendent. Emma s'était élevée pour ainsi dire toute seule, avec Muller pour confident et sa conscience pour guide. Ces deux tuteurs ne suffisaient pas. Entre l'élève et le précepteur régnaient une certaine distance de condition et une réserve bien naturelle chez une jeune fille. Muller devinait plus de choses qu'on ne lui en confiait, et il était loin de tout deviner. Les fluctuations de ce cœur lui échappaient aussi bien que ses angoisses.

Vers la fin du mois d'août, la mélancolie d'Emma prit un caractère taciturne qui affligea profondément son précepteur. Elle ne se trouvait bien que seule, et souffrait avec impatience qu'on l'accompagnât dans ses promenades solitaires. Muller respectai! ce caprice et s'éloignait les larmes aux yeux. Cette époque de l'année était celle où, pour la première fois, elle avait vu Paul Vernon, et elle se rappelait tous les détails qui se rattachaient à son séjour à Champfleury. Elle était enfant alors, gaie, rieuse, sans souci de l'avenir. Combien l'horizon s'était assombri depuis ce temps! Quelles dures leçons lui avait infligées le destin! Et pourtant combien le bonheur était près d'elle encore! Paul n'était pas marié; la liaison passagère qu'il avait formée venait de se rompre. Libres tous deux, qui les empêchait de s'unir? Paul s'était éloigné d'elle, mais ne fallait-il pas excuser un écart de jeunesse? Peut-être n'était-il pas aussi corrompu qu'on le croyait, et l'amour d'ailleurs ne pouvait-il pas faire un miracle?

Voilà sur quel terrain s'aventurait l'imagination de la jeune fille, quels problèmes elle se posait pour les résoudre dans le sens de sa passion. À Paris, sur le théâtre de ses torts, Paul n'aurait eu que peu de chance de rentrer en grâce; à Champfleury, tout lui était propice, la voix des souvenirs, les conseils de l'isolement. Plus la solitude agissait sur Emma, plus la chance devenait favorable au beau cousin, plus elle se sentait ramenée impérieusement vers lui. Tout ce qui pouvait flatter ce sentiment trouvait accès auprès d'elle, tandis qu'elle en éloignait tout ce qui lui était contraire. Elle avait peur des scrupules de Muller et se défiait de sa bonté; de là sa réserve à son égard et son système de réticences.

Comme but favori de ses promenades, Emma avait choisi la lisière d'un petit bois que Paul Vernon traversait toujours quand il revenait de ses grandes chasses sur les crêtes des Vosges. C'était là qu'elle avait autrefois coutume de l'attendre; c'est là qu'elle se rendait chaque jour. Une sorte de carrefour pratiqué à l'entrée du bois permettait d'embrasser d'un coup d'œil les divers sentiers qui le traversaient. Un soir qu'Emma était allée, comme d'habitude, s'asseoir sur un tertre de gazon ménagé en avant des taillis, elle crut apercevoir dans l'une des avenues une apparition familière. Elle eut peur; un nuage passa devant ses yeux.

-Ah! mon Dieu! dit-elle, mon Dieu! serait-ce lui?

Tout son corps frémissait; elle s'appuya sur une branche voisine, comme si elle eût craint de défaillir. L'apparition se rapprochait et devenait de plus en plus distincte. C'était lui, en effet; c'était Paul Vernon, en costume de chasse, tel qu'Emma l'avait gravé dans ses souvenirs. Il s'approcha de la jeune fille, tremblante d'émotion et de surprise.

--Quoi! ma cousine, lui dit-il, c'est vous! Vous ici toute seule!

--Oui, mon cousin, répondit Emma heureuse et troublée; oui, c'est bien moi: je vous attendais.

XXIII