Le cœur battant d’espoir, le crédule Abdoulaye allonge ses cinq pièces de cent sous. Mais le plus piquant (ou pinkant) de l’histoire, c’est qu’il revint trois jours après à la boutique, son large visage noir illuminé au point de ressembler à une nuit de 14 juillet.
— Y a bon, moussié, dit-il au tant scrupuleux commerçant, en lui secouant la main et en riant jusqu’aux oreilles. Moi y a content beaucoup. Médicament y a bon, petit mousso y a bon. Lui gagner petit, pour sûr. Moi faire cadeau toi beau mouton.
Et des gens oseront soutenir qu’il n’y a pas que la foi qui sauve[1] !
[1] Cette phrase me dispense de dire que je n’ai pas touché un sou des pilules Pink.
Moralité. — C’est la confiance en la victoire qui donne la victoire. La confiance fait la force principale des vieux maris et des jeunes armées.
CHAPITRE VIII
De la conception de la beauté.
Nous avons vu tout à l’heure un Noir vanter les charmes d’une de ses épouses. A-t-il donc, ce Noir, la notion de la beauté féminine ? Se fait-il de cette beauté une conception juste et précise ? Répondons de suite par l’axiome suivant :
Le nègre, dans son appréciation du physique féminin, n’est guidé par aucune notion d’ordre esthétique. Il n’en juge qu’au point de vue utilitaire.
Ainsi, un Bambara ou un Ébrié qui veut prendre femme ne s’arrêtera pas au dessin des traits ni à l’harmonie des formes. Il verra seulement si l’objet de son choix a les hanches larges, indice d’une maternité qu’il espère gigognesque ; si les bras sont suffisamment solides et musclés pour manier, l’existence durant, le lourd pilon à couscous ; si les reins sont assez souples pour supporter le lourd travail des lougans (terrains de culture). L’âge lui importe peu, du moment où cet âge laisse intact l’espoir des enfants à venir. Souvent même, une veuve ou une divorcée se verra particulièrement appréciée pour avoir donné d’incontestables preuves de fécondité et pour traîner après elle toute une marmaille barbouillée de blanc. (Car si les petits enfants de chez nous sont barbouillés de noir, les petits Noirs, eux, en raison de la couleur de leur nourriture, sont barbouillés de blanc.) Combien de veuves et de divorcées au teint de lis et de rose verraient avec transport s’acclimater en France les traditions matrimoniales des villages africains !
Mais pourtant, me direz-vous, le vieux chef Abdoulaye avait pris une épouse jeune et jolie dont il célébrait la poitrine d’acier. Sans doute, et il n’est point seul à cueillir ainsi des primeurs de choix. Presque tous les Noirs riches en font autant. Et cette cueillette a lieu généralement dans un âge assez avancé, car il est rare que le nègre connaisse l’opulence au cours de ses années de jeunesse. Mon ami Mademba, fama (roi) des États de Sansanding, qui court sur soixante-seize ans, charme ses dernières années en épousant, presque coup sur coup, les plus séduisantes de ses jeunes administrées. Mais Mademba est un civilisé qui a passé presque toute son existence au milieu des fonctionnaires français, chez lequel la mentalité indigène s’est fortement transformée et à qui l’on prête ce propos audacieusement paradoxal :