—Tenez, lui dit-elle, je suis Espagnole, c'est-à-dire catholique fervente. J'ai aimé Dieu avec passion; eh bien, j'en étais arrivée à le prier, d'une façon sacrilége, sur ce chapelet.

Et la belle madame Mendez tira de son sein un chapelet en ivoire dont chaque grain était formé d'un dé à jouer.

—Combien de fois, dit-elle, tandis que, d'une main, je touchais les cartes ou les enjeux, n'ai-je pas serré, de l'autre, ce chapelet contre ma poitrine, mêlant des prières folles à des calculs, invoquant tout bas, avec des supplications grotesques, le Dieu que j'offensais en croyant l'adorer! Oui, j'ai joué beaucoup; et je jouerais encore si..... Mais je vous dirai cela plus tard. Je veux que vous m'estimiez un peu avant de tout savoir.

—Vous estimer? ce n'est rien, dit Stanislas avec une galanterie empressée; je veux.....

—Oh! pas de fadeurs, monsieur le Français; je vous parle sans coquetterie; parlez-moi sans compliments. Je vous étudie depuis que le naufrage nous a réunis dans cette île. J'ai confiance en votre caractère. J'ai pensé qu'un artiste saurait comprendre les bizarreries, les excentricités qui feraient peur à nos campagnons..... Voilà pourquoi je vous demande des confidences.

—Rien de plus naturel, reprit le jeune peintre en souriant. Écoutez-moi donc.

Nous n'avons pas les mêmes raisons que la señora pour nous initier, plus que nous ne l'avons fait jusqu'ici, aux secrets de M. Stanislas Robert; et nous n'avons pas besoin d'écouter son récit pour apprendre plus tard les aventures de la belle Espagnole. Laissons donc les nouveaux amis à leur promenade, et revenons au rendez-vous général pris pour le lendemain.

Ce fut avec empressement que la petite colonie se réunit sur l'herbe. Le Décaméron devenait la vie normale. Ottavio ne se fit pas prier.

—Je ne vous raconterai pas, dit-il, quand il vit tous les auditeurs assemblés, une histoire sentimentale ou dramatique; c'est un conte, si vous le permettez, un véritable conte, absurde, fantasque, que je veux vous offrir. J'ai fait un pacte avec l'invraisemblable; je mourrais de la vie réelle; je vis de la vie de l'imagination; d'ailleurs, ce conte peut devenir de l'histoire.

—Espérons-le pour l'histoire! dit Stanislas. Tu es dans ton droit, mon cher Ottavio. Arioste et Boccace sont tes ancêtres.