—Mais, encore une fois, monsieur, qu'a de commun l'état de l'opinion avec mon amour?
—Comment! vous ne comprenez pas, jeune homme, repartit majestueusement le docteur, que je ne veux pas donner ma fille au premier prince venu? Je veux un gendre solide qui m'offre des garanties; et puis, enfin, je n'ai que cette occasion-là, une occasion superbe, unique, d'expérimenter en grand ma merveilleuse découverte, et vous voulez que j'y renonce! Ah! vous n'êtes qu'un égoïste.
Lorenzo regarda la fille du docteur d'un air navré. Il souffrait de ce débat ridicule, comme elle avait souffert déjà; mais il se mêlait à sa douleur un remords. Il pensait qu'à travers ces reproches grotesques, il y avait des vérités vraies, et qu'il était en effet un prince bien chétif, fils d'un père bien imprudent. Tout à coup, une autre idée fit diversion à celle-là. Lorenzo vit comme dans un éclair, le docteur Marforio, premier ministre du prince Bonifacio, et malgré le respect auquel son titre de prince du sang l'obligeait pour le chef de sa maison, il jugeait si bien son père, et le trouvait si parfaitement appareillé avec un compagnon comme maître Marforio, qu'en dépit de lui-même, un sourire effleura ses lèvres, sourire ironique et douloureux encore, et qu'il se sentit vaincu et prêt à toutes les concessions pour son amour.
Après tout, tant pis pour les habitants de la principauté; les peuples ont toujours les gouvernements qu'ils méritent; et puisqu'ils se laissaient mal administrer par Bonifacio XXIII, c'est qu'ils ne voulaient pas être mieux administrés. Leur donner Marforio pour premier ministre, c'était donc aller au-devant de leurs vœux et compléter le pouvoir.
Lorenzo avait laissé pendant au moins cinq minutes son bonheur en balance avec le bonheur de ses futurs sujets. C'était plus qu'un prince ordinaire n'eût tenté, et il avait bien acquis le droit maintenant de faire pencher le plateau du côté qui lui plairait; d'ailleurs, on voulait des réformes dans la principauté. Le docteur Marforio paraissait d'humeur à en faire de toutes les nuances et de tous les calibres. On pouvait essayer. Le parti des jeunes serait peut-être satisfait. Malgré ses folies, ce savant n'était pas un ignorant. Il avait émis une opinion dont la profonde justesse avait frappé Lorenzo. Soyez tranquille, avait-il dit, cela ne peut pas aller plus mal.—Cette considération, qui n'est pas toujours admissible dans les projets humains, était de nature à rassurer le prince héréditaire. C'est la raison qui fait essayer des remèdes de bonnes femmes. On pouvait essayer de l'utopie du bonhomme.
Et puis, enfin, Marta valait toutes les couronnes, toutes les principautés. Pour être le mari de la fille du docteur, le prince Lorenzo eût donné toute la gloire à laquelle il pouvait prétendre. Qui sait si, tout au fond de son âme, une petite voix ne chantait pas la chanson qui console d'avance de toutes les peines, de toutes les chutes, la chanson qui conseille d'aimer et d'être heureux, avant d'être riche et de régner?
Qu'importe que le vieux trône à clous dorés tombe en lambeaux et ne donne plus asile aux vers, pourvu qu'il puisse impunément, s'asseoir, le tendre poëte, le prince charmant, sur la mousse des grands bois, à côté de sa bien-aimée et lui dire: Oublions l'univers à condition que l'univers nous oublie? Qu'importe qu'il ne mette pas à son front la couronne héraldique, pourvu que personne ne l'empêche de cueillir la fleur des champs, de la respirer, de la mettre à sa boutonnière?
Lorenzo était né troubadour. Il n'y a plus aujourd'hui que très-peu de princes qui aient cette vocation; mais avant M. de Metternich, les cabinets européens offraient d'assez nombreuses variétés de cette espèce.
Lorenzo n'essaya donc pas de lutter plus longtemps. Il promit tout ce qu'on voulut, et risqua le bonheur de son peuple pour avoir le droit de venir répéter tous les jours à Marta combien il l'aimait. Il y a tous les jours des princes qui commettent la même imprudence, sans avoir le même prétexte. Le docteur promit en retour sa bénédiction. Marta ne promit rien; mais elle laissa prendre un baiser qui valait bien une province.
Quand l'héritier présomptif eut fait ses trois saluts, et quand la porte de la maison se fut refermée sur ses pas, maître Marforio eut un soupir de triomphe: