Le prince Bonifacio XXIII ne se doutait guère du madrigal qui l'attendait, ni des visées ambitieuses du docteur Marforio. Je sais bien que comme il ne payait personne pour surveiller son fils, il avait les plus grandes chances d'être parfaitement renseigné. Pourtant, il ne le fut pas. Un jour, toutefois, un de ses chambellans se hasarda à lui dire qu'il croyait le jeune Lorenzo amoureux.
—Tant mieux! s'écria Bonifacio, avec le contentement d'un bon père et d'un bon roi, l'art d'aimer enseigne l'art de régner!
Cette parole méritait d'être recueillie, commentée par le journal officiel de la principauté, et de prendre place un jour dans la collection des bons mots et des réponses célèbres de Son Altesse. Mais Bonifacio n'aimait pas qu'on entretînt le public de ses affaires intimes, pas plus des plaisanteries échappées à sa bonne humeur que de sa santé; et quand il avait des indigestions, il ne mettait pas son point d'honneur à les raconter à ses sujets. La postérité devait donc ignorer les facéties débitées et les médecines prises par Son Altesse; et l'histoire de cette principauté eût été difficile à écrire, par suite de la réserve des journaux officiels, si le parti des jeunes dont j'ai déjà parlé n'avait suppléé à la négligence, à la modestie, ou au calcul du prince, par des notes secrètes, des mémoires et des pamphlets.
Bonifacio, en prince économe, aimait bien mieux une amourette pour les distractions de son héritier, que quelque autre passion qui eût exigé de la monnaie. Il savait qu'un des priviléges des princes, c'est de faire ou de promettre un si grand cadeau, en leur personne, qu'ils sont ensuite dispensés d'en faire d'autres; et il ne s'inquiétait en aucune façon de savoir le but et la raison des promenades quotidiennes de Lorenzo.
Un jour, Son Altesse était retirée dans son appartement, pour un travail secret avec son premier ministre, quand Lorenzo, résolu à remplir ses engagements envers le docteur, se décida à obtenir une audience.
On comprend, d'après les détails que j'ai donnés sur les finances et le peu d'étiquette en usage dans la cour, que les laquais n'encombraient pas les antichambres, et que si l'on s'attendait à y trouver des huissiers, c'étaient des huissiers pour saisir le mobilier de la couronne et non pas pour introduire les visiteurs.
Lorenzo ne vit personne qui pût l'annoncer, et après avoir gratté à plusieurs portes, et visité plusieurs chambres, il arriva à la salle dite du conseil, où Bonifacio XXIII, afin de ne rien laisser échapper des secrets de l'État, s'était retiré avec son ministre, en ayant soin d'ôter la clef de la serrure.
Mais les précautions excessives ont leur imprudence. Par le trou de la serrure, débarrassée de la clef, Lorenzo aperçut son auguste père, attablé devant son premier ministre, et sur le tapis du conseil étalant des cartes, qui par leur dimension pouvaient bien suffire à la topographie de la principauté, mais qui, en réalité, étaient des cartes à jouer.
Lorenzo, au lieu d'admirer la délicatesse infinie de ce bon prince, qui s'enfermait plutôt que de donner un mauvais exemple, se sentit pâlir de honte, et s'attrista de surprendre son père dans cette récréation. Je sais que le père Daniel assure que les cartes sont une école de diplomatie, et que le jeu de piquet, entre autres, enseigne l'art de gouverner les hommes; mais Lorenzo n'avait peut-être pas lu le père Daniel, et puis ce n'était peut-être pas le piquet que jouait son père. D'ailleurs, par les actes Lorenzo jugeait la théorie, et ne l'estimait guère. Il soupira tristement et se dit, au fond du cœur, qu'il venait proposer sans doute une autre folie pour guérir son père de celle-là. Le docteur Marforio jouerait bien à un autre jeu que celui des cartes, et Lorenzo n'était pas sans appréhension sur l'effet du grand système du docteur.
Bonifacio ne se livrait pas seulement à l'oubli des grandeurs terrestres en consentant à jouer avec son ministre; nous verrons qu'il avait son calcul. Le soir le jeu est une élégance; le jour c'est un abandon. Ne nous étonnons donc pas si Son Altesse, dans le huis clos absolu qu'elle s'assurait, se laissait aller à un débraillé de costume et d'allure que le terrible parti des jeunes eût flétri en termes énergiques, s'il l'eût connu; mais jusque-là le secret n'avait pas encore transpiré, et on ne savait pas que Bonifacio XXIII, dans la salle même où ses aïeux avaient si fièrement levé la tête et tenu leur rang, restait en simple veste de basin, sans poudre et sans cravate, pour donner audience à des rois qui s'appelaient: David, Alexandre, César, Charles et à des reines qui avaient nom Judith, Argine, Rachel et Pallas.