—Parbleu! c'est tout simple: l'homme ne vivant plus dans une excitation continuelle, et se reposant complétement la nuit de l'humanité qui lui pèse le jour, n'aura plus de tentations fâcheuses. Supprimer l'obstination, l'acharnement de la pensée, c'est supprimer les écarts, les excès, les ivresses, les vertiges de l'imagination.

—Hum! dit le prince en respirant, comme un homme qu'on a contraint pour la première fois de faire un plongeon et qui cherche à prendre de l'air, je ne vois pas trop comment vous ferez.

—Le cerveau est l'instrument de la vie intellectuelle et morale, continua le docteur; j'ai découvert qu'il n'est pas l'agent principal de la vie physique.

—Je m'en suis toujours douté, interrompit Bonifacio en croisant les mains sur son estomac.

—En conséquence de cette découverte, reprit Marforio, je crois que si l'on pouvait refuser momentanément au cerveau les instruments qu'il fait agir, il ne travaillerait plus, et il laisserait le corps dans une immobilité profitable à l'organisme entier et au cerveau lui-même. Fort de cette conviction, j'ai expérimenté et voici mon résultat. Au moyen d'un délicat instrument, qui trancherait le fer comme un fruit, je pratique une incision circulaire dans la boîte osseuse, de manière à ce que le sommet du crâne puisse s'enlever comme un couvercle.

—Comme une tabatière qu'on ouvre, dit le prince, en saisissant une pincée de tabac dans une boîte d'écaille.

—Votre Altesse comprend parfaitement. Avec une cuiller faite d'un métal composé par moi, et après que j'ai paralysé par un narcotique les résistances de la volonté, j'enlève délicatement la cervelle; je laisse le cervelet qui suffit à la vie bestiale, et je dépose dans l'eau la plus limpide cette pauvre cervelle qui se baigne tout à son aise, et se pénètre de fraîcheur.

—C'est ainsi que nos fermiers font rafraîchir le beurre, dit Son Altesse qui avait un faible pour les comparaisons.

—Sans doute, repartit Marforio. Je laisse toute la nuit la cervelle se reposer de cette façon. Le corps, pendant ce temps, ne vit que d'une vie végétative. Le matin, au premier chant du coq, je pêche la cervelle dans le vase de cristal où je l'ai déposée; je la replace dans le crâne; je referme le couvercle, et l'homme se réveille et agit, pense, travaille, complétement délassé, rajeuni, sans aigreur, sans les influences fâcheuses que laissent les mauvais rêves et les sommeils pénibles.

—Voilà qui est prodigieux, s'écria Bonifacio. Mais croyez-vous le procédé infaillible?