Lorenzo avait été plusieurs fois tenté, dans la nuit, de s'échapper du palais, de courir chez le docteur et de lui dire:

—Fuyez, disparaissez avec vos mains teintes de sang; ne touchez pas à votre fille et laissez-la-moi.

Mais pour parler au docteur avant l'heure de son lever, il fallait le réveiller, faire du bruit, causer peut-être le scandale qu'on voulait empêcher. Lorenzo était timide devant l'esclandre; il resta décemment chez lui jusqu'à l'heure où Bonifacio permettait qu'on remuât et qu'on donnât signe de vie dans le palais. Mais dès qu'il entendit demander le premier déjeuner de Son Altesse, laquelle faisait plusieurs déjeuners, Lorenzo descendit en toute hâte et courut vers la demeure du savant.

Il le rencontra à moitié chemin, radieux, superbe, plus endimanché que jamais, ayant sur la figure cette illumination particulière aux fous et aux hommes de génie, qui fait souvent confondre les uns avec les autres. Benvenuto Cellini raconte, dans ses Mémoires, qu'arrivé au point culminant de sa carrière, il portait autour du visage une auréole parfaitement distincte dans l'ombre. Il assure que ses amis ne s'y trompaient pas. Les ennemis, bien entendu, n'y voyaient goutte.

L'auréole du docteur Marforio pouvait éblouir ses ennemis eux-mêmes. Lorenzo était loin de compter parmi les détracteurs du savant, bien que sa foi se sentît considérablement ébranlée. Il vit cette lueur et soupira.

Marforio tendit les bras au jeune prince; il eût voulu pouvoir étreindre l'univers entier, tant son triomphe lui dilatait l'âme.

—Ah! jeune homme, lui dit-il, le jour qui commence datera dans les fastes de la principauté.

—Hélas! soupira Lorenzo qui ne savait comment entamer la série de ses reproches et de ses recommandations.

—Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, continua le docteur; une si grande émotion, à mon âge!

—Je n'ai pas dormi non plus, reprit Lorenzo.