Colbertini s'inclina et se hâta de descendre l'escalier du palais. Il se croyait suffisamment dégagé du serment de discrétion. Il avait promis de ne pas révéler la mort des ministres; mais il n'avait pas juré de taire l'état singulier dans lequel il les trouvait; et pour faire germer sa vengeance, il n'était pas fâché de semer partout dans la ville l'annonce des prodiges accomplis par son successeur; c'était à la fois donner une preuve apparente de générosité et créer des impossibilités futures pour le pauvre Marforio. Un ministre obligé de gouverner par des miracles continuels ne peut rester longtemps au pouvoir; s'il n'est pas crucifié, il est bafoué. Et l'une et l'autre des deux alternatives plaisaient à Colbertini.
—Allons, dit enfin Lorenzo dès qu'il fut seul, ne réfléchissons pas; vivons au milieu de ces sortiléges; ne discutons rien! La raison est exposée à de grandes erreurs. Le cœur seul est infaillible. N'écoutons, ne suivons que mon cœur. O Marta! dans cet océan de doutes où me jettent des événements si bizarres, si inexplicables, tu es mon phare de salut, mon étoile!
Et après cette invocation qui résumait et complétait toujours les diverses opérations de son esprit, Lorenzo voulut se donner le spectacle complet des ministres ressuscités; il aimait mieux les appeler ainsi, croyant plutôt au miracle de la résurrection qu'à celui de la vie sans cervelle. On riait, on parlait à haute voix dans les appartements de Bonifacio. Quand Lorenzo entra, Marforio était dans les bras de son souverain; et comme ces deux obésités ne pouvaient pas facilement s'étreindre, elles se rapprochaient par le haut du corps, en s'éloignant par la base.
—Viens, mon fils, dit l'excellent prince, salue dans ton père le monarque le plus heureux de l'Italie, et dans ton beau-père le savant le plus infaillible.
Lorenzo eut un frisson en pensant à Colbertini et à l'idée d'enterrer les ministres.
Ceux-ci, un peu abasourdis de l'étonnement dont ils étaient l'objet, comprenant à grand'peine ce qui s'était passé et ce qu'on s'obstinait à leur raconter, ne sachant pas s'ils devaient se fâcher ou se réjouir, étaient là, béats et béants, tournant de temps en temps la tête pour s'assurer qu'elle était bien fermée.
Le ministre de la guerre, moins calme que les autres, se secouait un peu.
—Ce n'est rien, ce n'est rien, lui disait Marforio pour le rassurer. Il sera entré un peu d'eau dans le crâne; je m'y prendrai mieux demain. Colbertini leur avait tâté le pouls, ajouta le docteur à demi-voix, en marchant vers Lorenzo. Chut! ne parlez pas de nos terreurs, ils s'en épouvanteraient.
Et se redressant, comme s'il n'eût pas craint de se heurter au firmament, Marforio exhalait un orgueil, resplendissait d'une joie qui échappent à toute analyse. Bonifacio cherchait des formules, des exclamations.
—O renversement de toutes les lois humaines! ô glorieuse usurpation des droits de la Providence! Marforio, mon ami, je t'autorise à te laisser tutoyer par moi; tu es plus que mon ministre, tu es mon ombre, mon satellite, mon alter ego, le surintendant de ma cervelle. Je vais créer tout exprès un ordre, une décoration, et tu en seras le premier, le seul décoré. Je veux que les populations de ma principauté se ressentent de l'heureux événement qui vient de s'accomplir. Qu'elles me demandent ce qu'elles voudront et je le leur donne immédiatement. Si une constitution peut leur faire plaisir, je leur en donne une ou deux de plus. Je veux être prodigue, pour signaler un phénomène si étourdissant. Mon bon Marforio, tu m'ouvriras le crâne quand tu voudras, et celui de Lorenzo.