—Oui, oui, je sais, un peu d'eau! ce n'est rien... Une première fois, vous comprenez, on ne prend pas toutes les précautions.
Cette remarque judicieuse fit trembler tout le ministère. En effet, on ne prend pas bien ses précautions une première fois, et ils auraient pu courir des risques autrement sérieux.
En somme, le système du docteur fut jugé, acclamé. Il y eut fête au palais, mais une fête dont on ne voulut pas dire trop haut le motif. Marforio craignait les contrefacteurs maladroits, et il eut été dangereux de mettre à la portée du premier venu un moyen d'endormir, qui fournissait en même temps le meilleur moyen d'empêcher le réveil.
On but à la santé des ministres. Ceux-ci, ménageant leur cerveau et excitant leur cervelet, tinrent tête à l'ovation. Je vous fais grâce des plaisanteries qui égayèrent le repas. Marforio fut étouffé d'embrassements. Il n'est pas jusqu'à Lorenzo qui, contraint de se rendre à l'évidence, n'eût son petit mot louangeur et son grain d'encens.
Colbertini, qui n'avait pas de raison d'être discret, était allé colporter partout la nouvelle de ce prodigieux événement. Le soir tout le monde sut que Marforio avait dérobé les secrets de Dieu. Une manifestation populaire, qui tourna à l'honneur de la science, fut immédiatement organisée. Le parti des jeunes, irrité de longue date contre Colbertini, fut enchanté d'exalter son successeur. D'ailleurs, il y avait, au premier aspect, dans l'application de la science et de la physiologie au gouvernement des États, la réalisation d'une grande idée. Ce n'était plus l'influence du nom, la prépondérance de la fortune qui décidaient de l'aptitude aux affaires, c'était la science, dans son expression la plus élevée. Et quelle science! celle qui touchait à l'instrument de l'intelligence lui-même, qui en modifiait les ressorts, qui prenait en pitié les fatigues, les consomptions de l'esprit.
Quelques bonnes gens, habitués, par suite de leur costume, à voir tout en noir, hochèrent la tête et crièrent au matérialisme. On les laissa crier; mais on opposa ce miracle au miracle de saint Janvier. Personne ne douta de la possibilité de déplacer les cervelles. Le fameux parti des jeunes décida que l'invraisemblable était le vrai; que le progrès se manifestait par des coups pareils; qu'il n'y avait pas lieu de douter; et, je le répète, personne ne douta. On poussa le fanatisme jusqu'à déclarer que les ministres avaient bien mérité de la patrie.
Des poëtes composèrent des cantates sans être payés, ce qui ne se voit qu'en Italie. Des chanteurs les chantèrent sans y être contraints. Ce fut un beau jour pour les États de Bonifacio XXIII.
Si vous me demandez mon opinion personnelle sur le prétendu sortilége, je ne serai pas éloigné de croire, comme les gens bien pensants de la principauté, que ce merveilleux résultat était logique. Il rentre dans la catégorie des phénomènes dont il ne faut plus se moquer, par ce seul prétexte qu'ils sont moquables. Il n'était pas plus absurde de croire à ce sommeil forcé qu'à des tables tournantes, valsantes, parlantes; et Marforio devait-il paraître beaucoup plus fou aux sceptiques de son temps en se vantant de faire vivre et prospérer des gens sans cervelle, que s'il avait prétendu leur faire lire un grimoire par l'épigastre, ou s'il avait évoqué Satan, Socrate, Platon et les ancêtres de Bonifacio, et fait passer leur âme dans une cruche ou dans une cuvette?
C'est par égard pour le bon sens que les savants ne nous en font pas voir de toutes les couleurs; et puis c'est qu'ils perdent quelquefois à étudier le temps qu'ils pourraient utiliser à enseigner. Mais tout le monde est d'accord en principe qu'ils font de l'univers entier ce qu'ils veulent, et il était ridicule autrefois de leur contester un seul miracle. Aussi ne perdait-on pas le temps à les réfuter, et quand leurs miracles n'étaient pas au goût du jour, aimait-on mieux les mettre à mort et les torturer que les chicaner.
L'adoucissement des mœurs a détruit cet argument; et si messieurs les savants ne trébuchaient pas au seuil des académies et n'aimaient pas les croix, les pensions, les titres, comme de simples ignorants, ils deviendraient bien vite les dispensateurs de la pluie, du beau temps, de la chaleur et du froid. Fort heureusement pour la liberté du vulgaire, l'ambition du ridicule compense dans l'esprit des hommes de science l'ambition de la vérité; et ils rétablissent, sans le vouloir, l'égalité entre eux et les imbéciles, précisément quand ils deviennent de très-grands personnages.