Le ministre de l'instruction publique était, au jour où il subit l'opération, en train de rédiger une circulaire à ses administrés pour leur recommander un abécédaire qui venait d'être publié, après quinze années de préparation, par une académie du voisinage. L'infortuné ministre s'était arrêté, avant d'aller souper, à une phrase très-difficile, dans laquelle il cherchait à expliquer, ce qu'il n'avait jamais bien su, l'utilité de la lecture. Quand le lendemain Son Excellence, reposée, calmée, rafraîchie, voulut continuer sa phrase, il lui fut impossible de trouver autre chose que ce qui était déjà. Il s'était fait un temps d'arrêt dans son intelligence.

Cette circulation incessante de la sève intellectuelle qui accumule dans le sommeil les forces que l'activité dépensera dans le réveil, était interrompue et ne pouvait plus se rétablir. Il recommençait tous les jours la même besogne et tous les jours il la quittait de la même façon, au même endroit, avec le même mot.

Le ministre de la guerre donna un exemple tout pareil. Il examinait, pour en doter la musique de l'année, un système de mirliton fort ingénieux; mais l'intraitable ministre n'avait voulu autoriser cet instrument qu'après avoir appris à en jouer lui-même; il paraît même qu'il avait fait jusque-là des progrès assez rapides. Après l'opération en question, il s'obstina à chantonner le même refrain, sans pouvoir en sortir.

Les autres ministres et Bonifacio XXIII éprouvèrent le même effet de cette lacune volontaire qu'ils creusaient dans leur existence morale. Le plus petit effort de l'esprit leur devenait inutile; on les eût dits attachés à une œuvre de Pénélope; toutes les nuits un lutin défaisait le dessin tracé le jour et il fallait le recommencer.

Lorenzo, inquiet de ce résultat, demanda un remède à Marforio. Mais son beau-père se mit à rire; il s'était déclaré infaillible, et la meilleure preuve qu'il pût donner de son infaillibilité, c'était de ne pas consentir à reconnaître une erreur.

—De quoi te mêles-tu? jeune homme, dit-il à son gendre. Ai-je jamais prétendu qu'ils auraient tous plus d'esprit après l'opération qu'ils n'en avaient auparavant. Ils étaient bêtes; ils le sont restés. Le respect m'empêche de te dire que ton père n'était guère plus fort. Trouve-moi un homme d'esprit qui consente à se laisser opérer, et s'il devient stupide ton objection aura de la valeur.

Cette réponse était préremptoire. Où trouver en effet un homme d'esprit qui consentît à se laisser manier la cervelle?

L'héritier présomptif, qui n'avait jamais eu d'enthousiasme pour l'utopie de son beau-père, croyait de son devoir de garder le secret le plus absolu sur les observations critiques auxquelles il se livrait, et de veiller en même temps à ce que l'insuffisance des hommes du gouvernement ne transpirât pas trop au dehors. Il assistait aux rares séances du conseil; s'il y avait un décret à rendre, une mesure à prendre, il s'efforçait d'enlever une décision aux tâtonnements des ministres et du souverain.

Le public ne se fût jamais aperçu de l'immobilité intellectuelle qui résultait du fameux système, si Colbertini n'avait pris soin de la faire remarquer au parti des jeunes, et si ce parti ne s'était empressé de s'en étonner et de s'en indigner tout haut. La foule, qui voyait la mine florissante de Bonifacio et qui ne se sentait pas plus gênée dans ses allures qu'auparavant, admirait l'adresse de Marforio et ne réclamait rien.

Peu lui importait cette paralysie organisée; on n'augmentait pas les impôts; et si on ne faisait rien pour elle, on ne lui demandait rien. Mais vous savez que l'opinion publique ne se manifesterait jamais avec force, s'il n'y avait pas des gens de précaution pour l'éveiller, la mettre sur la route des protestations, et pour lui trouver un mot d'ordre, une formule. C'était précisément là la mission du parti des jeunes. Il allait stimuler l'apathie des habitants, et leur démontrait qu'au lieu de se trouver heureux, ils devaient se croire très-malheureux, puisqu'ils étaient très-mal administrés.