Je ne m'étends sur ces considérations qui retardent le dénoûment de mon histoire que pour faire comprendre comment Bonifacio, obligé d'avoir des ministres, avait par conséquent des employés de ministères, et comment ces derniers furent très-surpris un certain jour du changement qui s'était opéré dans les idées de chacun de leurs ministres.
Le ministre de la guerre, qui commençait tous les matins ses prétendus travaux par des études sur le fameux modèle de mirliton, demanda ce jour-là pourquoi les abécédaires n'étaient pas distribués. Il y eut une stupéfaction profonde dans les bureaux. Distribuer des abécédaires à l'armée! Vouloir que les soldats sussent lire, et probablement écrire. Quelle innovation! Quel progrès! Créer des baïonnettes intelligentes! quelle idée hardie, mais imprudente!
Un quart d'heure après, le bruit s'était répandu dans la ville que le gros ministre de la guerre cachait un esprit fort alerte dans son épaisse enveloppe et qu'il déployait une prodigieuse activité.
Un phénomène en sens inverse, mais également extraordinaire avait lieu au ministère de l'instruction publique. Le ministre était entré en fredonnant des couplets galants, qui constituaient l'air national de la principauté, et s'était informé auprès des inspecteurs de l'état des mirlitons. Là il n'était plus question d'abécédaires, mais de ces curieux instruments à pelure d'oignon qui devaient donner une musique agréable et économique à la principauté.
Les employés se regardaient en ouvrant des yeux démesurés; ils pensèrent que la musique allait prendre sans doute dans le programme de l'éducation une importance méconnue jusque-là, et un chef zélé expédia tout aussitôt une circulaire aux écoles de la principauté pour recommander l'étude du mirliton avant toutes choses, la volonté de Son Excellence étant expresse à cet égard.
Le ministre de la justice ne parlait que de sommes à toucher, ce qui alarma et scandalisa d'abord un peu ses employés, lesquels eurent la crainte que la vénalité du ministre ne se décelât par ces propos financiers. Mais ils finirent par penser qu'il s'agissait plutôt d'augmenter leurs appointements, et cette nouvelle manière d'envisager la question changea en enthousiasme les premières défiances. Encore un ministre dont les dispositions furent publiées, commentées, et, quand on le pouvait, énergiquement prônées!
Le ministre des finances, lui, si attristé d'ordinaire par le problème insoluble de son budget, se trouva d'une gaieté charmante. Il fit venir son trésorier et lui parla pendant une heure, le rire sur les lèvres, de corde, de pendaison, de prison, de gendarme; si bien que le trésorier s'imagina qu'on allait faire rendre gorge à tous les détenteurs de deniers, aux financiers qui profitaient de la détresse du prince et des embarras du peuple, et que ce bruit répandu rapidement, s'il fit pâlir quelques traitants, suscita dans la foule une explosion de bravos.
Le parti des jeunes, qui était bien jeune, se laissa prendre à ces rumeurs.
—Enfin, disait-il, voilà le gouvernement qui va marcher; ce n'est pas sans peine! Comme l'opposition atteint toujours son but! Décidément Marforio est un grand savant!
Lorenzo ne fut pas le dernier à entendre parler des résolutions toutes nouvelles des ministres de son père. Il alla trouver celui-ci. Bonifacio était, comme d'habitude, frais, rose, souriant, assis près d'une fenêtre, occupé à regarder des petits poissons rouges s'ébattre dans l'eau. Par une affinité singulière et qu'il ne s'expliquait pas, depuis quelque temps il s'était pris d'une belle passion pour l'eau claire et pour les bocaux.