Au bout de quelques mois, tous les fards, tous les cosmétiques furent impuissants à dissimuler les ravages de la décrépitude. Lorenzo, qui craignait que dans le premier moment de sa douleur la nation ne se portât à quelques excès contre Marforio, faisait répandre le bruit de l'indisposition, puis de la maladie du prince. Les églises furent alors assiégées. On brûla des cierges à tous les saints du calendrier, ce qui n'était pas trop. On fit des pèlerinages à quelques endroits de plaisance où des industriels avaient établi de pieuses guinguettes. Des charlatans s'offrirent avec des remèdes héroïques. On supplia dans des adresses éloquentes le père du peuple de moins travailler. Le parti de l'avenir, qui s'était un peu débandé, se réorganisa et lança contre Lorenzo des brochures et des manifestes, en accusant ce jeune homme égoïste de laisser tout le soin des affaires à son père.

—Ah! les nigauds, disait Marforio, dont l'humeur s'aigrissait visiblement et qui jurait de ne pas survivre à l'échec de son système, ils ne savent pas ce qu'ils disent, et quand ils sauront que c'est vous, mon gendre, qui avez tout fait, tout gouverné!

—Ils ne le sauront jamais, répondait Lorenzo; puis-je avouer, pouvons-nous avouer que nous les avons trompés?

Un matin, les cloches sonnèrent un glas funèbre. C'étaient de belles cloches neuves qui venaient d'être installées et qui passaient pour un cadeau de Bonifacio. Tous les habitants éclatèrent en sanglots et ne remarquèrent le doux son des cloches que pour dire avec désolation que leur souverain ne les entendrait pas.

Quelques heures auparavant, Son Altesse était passée de vie à trépas, sans douleur. Le cadavre était hideux à voir, tant la matière se hâtait de se dissoudre. Mais Bonifacio fut enterré, avec son sourire qui ne l'avait plus quitté.

Les ministres ne valaient guère mieux. Il en mourut un en même temps que le prince; les autres suivirent dans la semaine, comme des serviteurs fidèles. On n'annonça qu'en plaçant des intervalles entre chaque décès cette fin du gouvernement modèle.

Je ne vous décrirai pas les magnificences relatives des funérailles qui furent faites à Bonifacio. Ce fut une date mémorable, et comme les grandes douleurs ne vont jamais sans de grands tiraillements d'estomac, il y eut des repas splendides qui faisaient croire, au premier aspect, que la principauté célébrait une noce.

Lorenzo, pâle et triste, comme jamais prince héréditaire ne le fut au convoi de son prédécesseur (ce dernier fût-il son père), conduisait le sinistre cortège. Marforio, comme premier ministre, était contraint d'y assister; mais, à vrai dire, ce fut ce jour-là que sa charge lui pesa le plus, ou, pour mieux dire, qu'elle lui pesa véritablement. Car c'était quelque chose de plus qu'un prince, fût-il Alexandre, ou César, ou Bonifacio XXIII, qu'il voyait enterrer, c'était tout l'effort de la science, toute la découverte, toute l'œuvre de son génie. Le pauvre savant se disait bien en manière de consolation:

—Si l'infâme Colbertini n'avait pas enlevé les cervelles, peut-être eussent-ils vécu!

Mais il y avait dans ce regret la condamnation même de son système. Car, du moment que les cervelles soutenaient le corps, elles n'en étaient plus l'agent destructeur et pernicieux.