Se vengea-t-elle? Peut-être. Je voudrais, par piété filiale, vous laisser croire que ma mère était une sainte et que je ne lui ressemble pas. Mais je suis obligée, au contraire, de vous laisser supposer que le capitaine eut à se plaindre d'elle. Pourtant, comme il ne pouvait la battre sans cesse, il s'escrimait avec d'autres, et j'ai entendu dire que le deuil porté par ma mère n'était pas seulement une fantaisie de mode, une économie de toilette, mais aussi une muette et énergique protestation contre l'emploi de l'autorité conjugale portée jusqu'au meurtre. Il est bien convenu que le capitaine n'était pas un assassin, mais un duelliste.

Je fus le seul enfant de cette union orageuse. J'aurais pu en être la réconciliation, car mon père et ma mère m'adoraient également, et entreprirent l'un et l'autre mon éducation. Mais, hélas! au lieu de m'épanouir dans l'harmonie, je fus battue par tous les vents. Je me sers du mot battue avec intention.

Le capitaine m'emmenait quelquefois à la caserne, me faisait passer les troupes en revue et me disait:

—Quel dommage que tu ne sois pas un homme! ma petite Dolorida. Promets-moi au moins de n'être pas une femme, et de n'être ni frivole, ni coquette!

Je promettais à mon père tout ce qu'il voulait, tant j'avais de joie de toucher à son épée ornée de glands en or, tant j'étais fière d'être saluée par les soldats du capitaine.

Quand je rentrais auprès de ma mère, elle me dépouillait bien vite de tous mes habits, sous prétexte qu'ils sentaient le tabac. Elle me parlait de ses ancêtres, qui eussent rougi de voir leur petite-fille donner des poignées de main à des factionnaires, et elle me disait:

—Quel bonheur que tu sois une femme! Jure-moi, ma Dolorida bien-aimée, que tu porteras haut ton cœur, et que tu seras une femme digne de ce nom.

Je promettais à ma mère le contraire de ce que j'avais promis à mon père, mais avec une entière bonne foi. Tiraillée en sens contraire, forcée, malgré la plus invincible répugnance, de me mentir à moi-même, je sentais se développer en moi des forces contradictoires, pour ainsi dire; et à quinze ans j'étais la créature la plus passionnée, mais tout à la fois la plus rigide; complaisante pour les défauts de mon père, pleine de tendresse pour la résignation de ma mère.

Quand je parle de résignation, je n'entends pas par ce mot la soumission humble et discrète aux misères de ce monde; je n'entends pas l'immolation de la volonté, du caractère; j'entends ce pacte conclu par les âmes fières, qui jurent de boire leurs larmes, de cacher leurs douleurs sous un sourire, et de ne pas donner à la méchanceté, à la sottise humaine, le triomphe d'une intelligence élevée s'abîmant dans la douleur.

Telle était la résignation de ma mère. Elle se repentait d'avoir eu peur de la misère et de n'avoir pas eu peur du capitaine; mais si elle ne dissimulait pas à celui-ci son mépris et sa haine, si elle trouvait une joie sauvage à l'accabler de ses sarcasmes dans l'intimité, devant le monde elle souriait, ne permettait pas qu'on la plaignît et semblait prendre plaisir à faire admirer ma parfaite ressemblance avec mon père.