—Comment?

—Tenez, señorita, reprit le jeune inconnu, je ne vous connais que depuis cinq minutes; je ne vous ai jamais vue, et je puis même convenir qu'en ce moment encore je vous vois fort mal. Eh bien, je crois que le hasard, la Providence, si vous voulez, nous a mis sur la route l'un de l'autre. Vous avez de l'ambition et moi aussi; vous avez de la fierté, je ne suis pas d'une humilité parfaite; vous êtes pure, moi je me souviens avec plaisir que je l'ai été. Associons-nous honnêtement, en mariant nos deux misères. J'ai du pain, c'est déjà beaucoup; j'aurai quelque chose de plus dans quelque temps, car je travaille, soit dit sans reproche, et la politique me fait de belles promesses. Consentez, ou du moins réfléchissez.

Il y avait dans cette brusque déclaration une allure romanesque qui me plaisait. Je n'avais jamais aimé et je ne sentais rien en moi qui pût m'assurer que j'aimerais ou que je pourrais aimer cet inconnu, mais son esprit, sa résolution prompte me tentaient. Et puis, en définitive, le Mançanarez était toujours là, à quelque distance de Madrid; il ne fallait pas une heure pour s'y rendre; je restais toujours libre de m'y jeter mariée, aussi facilement que je me fusse noyée jeune fille. Mes instincts de joueuse s'éveillèrent. C'était un jeu que me proposait cet inconnu, un jeu de grand hasard sans doute. Mais j'aurais eu horreur de la vie arrangée mesquinement, d'un mariage prosaïque. A vrai dire je n'avais jamais songé au mariage. Si j'avais pu traverser la vie, m'y mêler, comme une amazone, seule, sans amour, vierge de tout sentiment, j'eusse repoussé bien loin toute proposition de mariage, toute parole d'amour. Mais j'avais conscience de ma faiblesse sociale qui raillait si cruellement mon ambition, et je me disais que ce jeune homme était peut-être un ami, un partenaire prédestiné.

Pourtant je ne voulus pas faire céder ma résolution devant des paroles. Je pris encore le hasard pour arbitre. J'avais au cou une médaille bénite. Je l'ai encore, elle ne m'a jamais quittée. Je l'enlevai rapidement.

—Monsieur, dis-je à l'inconnu, permettez-moi de me recueillir avant de vous répondre.

Il salua et s'éloigna de quelques pas.

Je tenais et je retournais la médaille en question dans ma main:—Si c'est l'effigie de la madone que j'aperçois d'abord, je refuse, me dis-je intérieurement, si c'est la légende, j'accepte!

Mon cœur battait. Je n'osais pas prier. J'ouvris la main toute grande; la lune qui mit un rayon sur la pièce me fit lire distinctement le verset de psaume qui y était gravé. J'avais perdu; du moins j'interprétais ainsi le sort.

Je m'avançai vers le jeune homme.

—J'accepte, monsieur, lui dis-je, en principe, l'offre que vous m'avez faite.