Je souriais aussi et je me sentais flattée; j'étais fière de dépenser pour mon plaisir une activité et un talent que je dédaignais d'employer pour mon ambition ou pour ma vanité.

Quand M. Mendez comprit que j'étais entraînée, il eut sans doute des remords, et il me présenta, avec une bienveillance sensée, avec une amitié ferme et respectueuse, des observations qui me firent plaisir en me donnant le sentiment de la peur que mes passions pourraient inspirer. Mon mari devenait riche et ne me mesurait pas l'argent. J'usai de cette faculté; je perdis beaucoup, je perdis trop. M. Mendez alors eut l'imprudence de me parler avec plus d'autorité. Il voulut faire appel à son droit. Il évoqua la nuit de notre rencontre et me convainquit d'ingratitude.

Ces reproches, trop fondés pour être adressés à une âme orgueilleuse, loin de me ramener à la soumission, m'irritèrent et m'affranchirent. L'autorité me contraignit à la révolte; je subissais mal un patronage, une tutelle bienveillante: l'idée d'une lutte me séduisit. Dès ce moment, commença pour moi l'existence horrible, haletante, qui a décidé de mon sort et qui a fini par un double naufrage.


[V]

[L'infidèle par fidélité.]

Le jeu est comme l'ivresse: il ne garde pas longtemps des précautions hypocrites, et il faut qu'il s'exerce à la face du ciel. Je ne me contraignis pas, puisque mon mari, le seul qui eût le droit de se plaindre, s'était plaint et ne m'avait pas convaincue. Je fis du jeu mon occupation, ma mission, mon but.

—La société m'ennuie; les intérêts chétifs ou menteurs qu'on y discute me révoltent, disais-je à mon mari. Vos succès d'homme politique ne suffisent pas à me donner l'ivresse. Je suis une créature maudite: j'avais à choisir entre l'exemple de mon père et celui de ma mère. J'ai fait comme le capitaine; mais je tiendrai le serment que j'ai fait à ma mère.

Quelquefois M. Mendez hochait la tête et semblait croire que je m'abaisserais jusqu'à mentir à ce serment lui-même. Ses doutes m'exaspéraient.

—Quand vous m'aurez ruiné et déshonoré, madame, me disait avec un superbe sang-froid M. Mendez, je crois que nous ferons bien de retourner ensemble, bras dessus bras dessous, au Mançanarez.