Une demi-heure après mon arrivée, j'étais engagée dans une furieuse partie de lansquenet, et j'avais déjà gagné une somme formidable. Je remuais avec dédain le tas d'or que j'avais devant moi, et je trouvais pourtant à ce bruissement une harmonie délicieuse.
—Qui veut jouer tout cela? demandai-je d'un ton superbe de défi, mais avec le secret désir de n'être point prise au mot, et de pouvoir conserver, pour réparer des brèches toutes récentes, ce gain prodigieux, devenu bien rare depuis quelques semaines.
Un domino noir, qui était debout devant la table et qui me regardait jouer depuis quelques instants, répondit:
—Je tiens le jeu.
Je tressaillis; non pas que la voix de cet inconnu, dissimulée et dénaturée par le masque, me rappelât rien, mais parce que, précisément depuis qu'il était arrivé, ce domino m'inquiétait et me troublait. Les joueurs ont des pressentiments. Sans savoir au juste qu'il lutterait directement avec moi, je redoutais dans ce domino un adversaire neuf pour la veine, et par conséquent plus dangereux pour moi que ceux que j'avais déjà vaincus.
—Vous tenez tout cela? balbutiai-je.
—Tout, dit l'inconnu.
—Eh bien, alors, j'attends que vous mettiez votre enjeu.
J'avais remarqué, en effet, que le domino ne se pressait pas d'avancer son argent.
—Je joue sur parole, reprit mon adversaire.