—Je vous expliquerai cela plus tard, señora, quand vous serez tout à fait remise de votre émotion. Vous m'aviez raconté autrefois l'aventure du capitaine Lopez; j'ai pensé que le carnaval autorisait la supercherie à laquelle j'ai eu recours; vous-même, m'avez aidé, en voulant bien me laisser croire que vous ne reconnaissiez pas le son de ma voix.
—Après tout, repris-je en relevant la tête et en regardant mon mari en face, comme vous le disiez, tout est pour le mieux; j'ai eu une fausse peur, voilà tout, et vous aussi, car je n'aurais pas exigé votre mort, en cas de gain.
—Vous auriez peut-être eu tort, señora, dit gravement mon mari, c'eût été une revanche complète; mais je vous fais mon compliment, vous êtes une joueuse exacte, et je ne doute pas que vous n'eussiez remis au capitaine la fameuse clef qu'il avait gagnée.
—Je l'aurais remise, monsieur, mais j'aurais fait comme Lucrèce, je serais morte après avoir payé.
—Oui, le Mançanarez! Il n'a guère plus d'eau aujourd'hui qu'autrefois, et ses bords ne sont pas assez solitaires pour qu'on puisse s'y jeter sans être vu.
—Vous abusez de votre triomphe, monsieur.
—Je n'abuse de rien, mais j'use et je prétends user. Écoutez-moi, señora, continua mon mari après une pause: Quand vous avez consenti à porter mon nom, à devenir la femme d'un homme pauvre, mais ambitieux, je ne vous ai pas posé de condition, je vous ai seulement demandé de m'être fidèle; vous avez fait à cet égard les plus solennels serments; je n'en demandais qu'un et je me suis contenté de votre parole. Je ne vous reprocherai pas l'ennui, la lassitude que notre ménage vous a procurée, la faute en est peut-être à moi; j'avais compté sur l'énergie, sur le conseil, sur l'inspiration d'une compagne ambitieuse comme moi, fière comme moi, associée à mes efforts; je me suis trompé et je ne peux pas vous accuser de mon défaut de perspicacité. Vous avez cherché dans les cartes, dans les dés, dans tous les jeux des émotions factices, pour suppléer à celles que le devoir et la vie ne savaient pas vous donner; vous avez gaspillé le fruit de mon travail, joué, perdu pièce à pièce, tout ce que je gagnais péniblement. Quand je vous ai avertie de prendre garde aux tripots que vous fréquentiez et à mon nom que vous emportiez là-bas, vous m'avez répondu fièrement que je devais m'estimer bien heureux de vous voir ce vice-là, qu'il vous préservait d'un autre; il m'a bien fallu accepter ce bonheur relatif; mais je croyais à votre bonne foi, sans croire à ses effets, et je tenais à vous prouver qu'involontairement, en vous mentant à vous-même, vous m'aviez menti. Le jeu ne pouvait pas garder longtemps mon honneur: si j'avais été le capitaine Lopez, dites-moi, madame, ce que fût devenu votre serment?
—J'étais vaincue, écrasée; je pouvais pourtant me défendre; je pouvais, en recourant aux subterfuges, dire à mon mari que je l'avais reconnu et que j'avais joué la comédie de cette partie sérieuse pour le punir; mais c'eût été m'avilir par un mensonge. Je pouvais, avec plus de raison, lui reprocher le piége véritable qu'il m'avait tendu; sa mise en demeure signifiée au nom de mon père, ce défi jeté à la superstition du jeu. Mais non, j'avais reçu une atteinte directe dans ma fierté; j'avais été surprise en flagrant délit de félonie conjugale, je n'avais plus le droit de me vanter de mon serment; j'étais une parjure. Quel parti, monsieur, prétendez-vous tirer de vos avantages, demandai-je froidement à mon mari?
—Je n'en demande qu'un: l'aveu sincère que vous êtes dans votre tort.
—J'ai déjà fait cet aveu. Après, qu'en conclurez-vous?