—Ah ça! dit tout à coup Michel, si l'île n'était plus déserte!

—C'est un trop beau pays pour que les hommes songent à l'habiter, répliqua Pharamond, qui s'élevait parfois à de grandes hauteurs humoristiques.

Des senteurs embaumées venaient du rivage. L'île, baignée de cette lumière enchanteresse de la nuit, avait des contours indécis et paraissait un caprice des nuages. Des bruits harmonieux, des murmures d'oiseaux se faisaient entendre à distance.

—Vous verrez qu'il aura des rossignols pour le bercer, dit Pharamond, en haussant les épaules.

Le canot toucha la rive; on sauta à terre, on amarra les embarcations, et l'échouage de l'Anglais sur le bord fut entrepris avec les plus grandes précautions.

On choisit à quelque distance du rivage le gazon le plus fin, le moins humide qu'on put trouver. Pharamond avait bien proposé qu'on laissât quelques cailloux égarés dans l'herbe, mais Michel les enleva lui-même. On déposa doucement le dormeur; on lui mit un oreiller sous la tête; on rangea près de lui les caisses de provisions, tout l'attirail indispensable à la mise sur pied du chalet; on déboucla un nécessaire de toilette. Pharamond voulait même pousser la gentillesse jusqu'à donner un petit coup aux rasoirs; mais le capitaine savait bien que le coup serait donné si fort que l'Anglais devrait laisser pousser sa barbe.

Quand on eut tout rangé, tout disposé pour la plus grande surprise de sir Olliver, le capitaine tira de sa poche une lettre qu'il mit dans les doigts du dormeur, et donna le signal du départ. Avouons franchement que le bon Michel avait le cœur un peu gros. La plaisanterie était violente. Tous les hommes regagnaient le canot, quand Pharamond poussa une exclamation et revint sur ses pas.

—Mille millions de tonnerres, s'écria-t-il, j'oubliais...

—Quoi donc? demanda brusquement le capitaine.

—De lui donner un baiser, répondit Pharamond, qui, en effet, se mit à genoux devant l'Anglais, et lui posa le moins brutalement qu'il put, et avec des contorsions comiques, ses deux grosses lèvres sur le front.